Fieldset
Plus que trois nuits et c’est parti

Trois nuits ! Oui, trois nuits !

J’étais presque assoupie quand j’ai entendu « Kit, Kit » à la fenêtre.

- « Oui ? »
C’était notre gardien.
- « Le cargo dessous.
- Quoi ?
- Le cargo dessous
- QUOI ? Le cargo dessous ???
- Oui dans l’eau.
- Ah, le bateau, le bateau est dans l’eau.
- Oui, le bateau dessous.
- Et merde ! »

J’ai bondi, attrapé mes bottes et ma veste et couru à la rivière. J’ai regardé par dessus la barrière et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’effectivement le bateau était sous l’eau. Celui de 4 mètres avec notre moteur de 75 chevaux (le plus précieux) était rempli d’eau jusqu’à moitié et penchait dangereusement sur le côté, le moteur coincé sur la rive et l’eau à l’intérieur de la coque arrivant à peu près au même niveau que la rivière ! En bottes de caoutchouc et manteau, dans l’obscurité et sous une pluie diluvienne, le gardien et moi avons écopé, lui avec un seau et moi avec une casserole ! Au bout d’une heure nous avions vidé les deux bateaux et nous avons coincé tous nos balais sous la bâche du toit du bateau pour faire en sorte que la pluie cesse de couler à l’intérieur et d’inonder le bateau. J’ai placé des seaux et des casseroles sur le sol dans l’espoir que le gardien continuerait de les vider dans la nuit ou du moins tant que la pluie tomberait.

J’ai attaché une serviette autour de mes cheveux trempés et suis tombée d’un sommeil du juste, perturbée seulement par un rêve à propos d’une horde de bébé hippopotames venus nager en bas des escaliers d’un parking souterrain qui s’inondait rapidement, tandis que j’essayais de prendre des photos d’eux avant que l’eau ne monte trop haut et que les mères ne me foncent dessus. Ok, j’ai compris, je transfère mon dossier à l’équipe psychiatrique.

Le jour suivant a débuté comme n’importe quel autre jour à Mattar, l’équipe est arrivée, a déchargé le bateau, chargé la voiture, s’est embourbée, est ressortie, s’est embourbée de nouveau, et a finalement réussi à rejoindre la route principale où Monsieur Sécurité nous attendait. Tout était en ordre et nous pouvions donc rejoindre Moun. Il avait cessé de pleuvoir dans la nuit mais les deux journées de pluie continue avaient rendu les sols très boueux. Nous sommes arrivés à 10 km de Moun et, après avoir patiné sur plus de 500 mètres, les roues se sont carrément bloquées tellement elles étaient gorgées de glaise. Nous sommes tous sortis, nous avons retiré la boue des roues et nous nous sommes remis en route.

« Et maintenant ? », ai-je demandé à l’équipe. Ça commençait à être notre blague récurrente. Deux kilomètres plus loin, rebelote, alors le chauffeur a suggéré que nous continuions à pied pour alléger le véhicule, jusqu’à ce que nous ayons dépassé la partie bourbeuse de la route. Soit, nous avons donc marché dans la boue pendant un bon bout de temps, puis nous sommes remontés et je vous le donne en mille, nous avons bientôt dérapé jusqu’à manquer de peu de nous retrouver dans un fossé gorgé d’eau. Moun était à environ 1 kilomètre, nous pouvions même apercevoir les maisons. La voiture était embourbée, pour changer, et au bout de vingt minutes à creuser et à la pousser nous avons réussi à la remettre sur la route, qui était désormais très mal en point. Nous avons décidé de ne prendre que l’alimentation thérapeutique pour les enfants malnutris. Lorsque nous sommes arrivés au bâtiment où nous organisons la clinique, rien n’était installé car personne ne pensait que nous viendrions alors nous avons marché un kilomètre supplémentaire jusqu’au relais de santé. Une distance qui ne paraît pas énorme, mais quand à chaque pas vous risquez de perdre une botte dans la boue, croyez-moi, ça fait un sacré bonhomme de chemin ! Nous avons soigné quelques enfants et nous en avons ramené certains à la voiture pour leur administrer des médicaments car nous n’avions pas pris grand chose avec nous.

Une fois sur la route du retour, nous nous sommes arrêtés pour voir un âne. On peut le louer pour 25 dollars par mois. En voilà une bonne nouvelle ! Il va grandement nous aider à traverser l’espace boueux entre le camp et le centre sanitaire et peut porter les patients incapables de marcher ! Banco ! En plus ça nous fait un nouvel ami !

Le soir, nous nous sommes tous couchés de bonne heure. L’épuisement total nous avait rendus chafouins, cinglants et dans mon cas même stupide et délirante. J’ai été réveillée par un énorme son métallique. Il était 23h environ. « C’est une blague », voilà ce que nous nous sommes dit en arrivant à la barrière pour voir ce que c’était ! Notre gros bateau de 20 mètres de long avait dérivé sur la rivière, et un bateau chargé de gens venus du Soudan du Sud lui était rentré dedans, à vrai dire il l’avait carrément chevauché, et il faisait un angle à 45 degrés, la proue complètement décollée.

Personne ne semblait blessé et les gens sautaient de leur bateau au nôtre et se frayaient un chemin jusqu’à notre ponton. C’était tellement grotesque que nous étions hystériques, nous gesticulions dans tous les sens à force de chasser les insectes qui dévoraient avidement nos membres exposés, tout en pleurant des larmes de délire et de rire au souvenir des événements de ces dernières semaines. La seule corde que nous avons réussi à trouver était un large paquet de cordes enchevêtrées. Et cela nous a pris à deux pas moins de 10 minutes pour en dégager suffisamment pour attacher le bateau. Tout cela pendant que de féroces insectes aspiraient littéralement notre sang en nous mordant. Cela nous a pris 20 autres minutes pour tirer et attacher le bateau. Tout cela aurait presque pu être triste si cela n’avait pas été si ridicule. Bref, dans trois nuits je pars faire une pause. Trois nuits ! Oui, trois nuits !