Fieldset
Gastronomie locale

« C’est bon, hein ? Tu aimes ? Plat traditionnel Nuer ! »

J’ai appris quelques nouvelles choses. D’abord, j’ai été invitée à un déjeuner traditionnel Nuer par un formateur santé de Pul-Deng. Comme nous étions vraiment très occupés et que nous n’avions vu que la moitié des patients, je leur ai annoncé que nous devions faire vite car les patients attendaient. Tout le monde était assis en tailleur par terre dans la hutte, une large marmite de porridge de maïs revenu dans du beurre de chèvre était posée au milieu de la pièce et une chaise sculptée dans un seul morceau de bois m’était réservée sur le côté en tant qu’invitée d’honneur ! Ils m’ont tendu une grande cuillère en argent en forme de pelle et m’ont invitée à commencer.

Chaque épi de maïs est cueilli à la main puis séché sur une nasse au soleil pendant une semaine avant d’être concassé dans un grand mortier et pilonné à l’aide d’un grand bâton de 2,5 m. La préparation est alors mise à bouillir dans de l’eau en provenance directe de la mare d’eau stagnante jusqu’à ce qu’elle ramollisse puis elle est mélangée à du beurre fait à la main à partir de lait de chèvre. Pour être tout à fait franche, ça avait le goût de colle séchée mélangée à de l’huile de moteur et j’ai eu la plus grande peine du monde à l’avaler sans haut-le-cœur et en conservant sur le visage une expression de gourmandise.

L’assistance attendait le souffle coupé ma réaction de « plaisir » avant de se servir à son tour dans la marmite, en riant, en souriant et en bavardant gaiement. J’ai fait en sorte que ma cuillère dure au moins aussi longtemps que dix des leurs puis nous sommes passés au plat suivant, de la citrouille écrasée mélangée à la même bouillie de maïs broyé. C’était bien meilleur car je pouvais sentir le goût de la citrouille, qui m’a aidée à faire passer le résidu graisseux. Tout en me posant des questions sur mon fils et ma famille, les autres convives ont eux aussi partagé un peu de leur intimité : combien de femmes et de concubines ils ont chacun, par exemple, lesquelles ils préfèrent et pourquoi !

« Bon, je crois qu’il faut vraiment que je retourne voir les patients », ai-je dit.

« Attends, tu n’as pas encore eu de lait ! »

Là-dessus, ils ont versé environ un litre de lait caillé en gros morceaux sur les restes du premier plat, mélangé le tout brièvement puis de nouveau ils ont attendu que je goûte leur si délicieux présent. Bon certes il ne fait plus tout à fait aussi chaud que lors de mon arrivée, mais il fait quand même dans les 30° bien tassés. À l’intérieur d’une hutte, soit au cœur d’une véritable jungle de plantes rampantes et de palmes, cernée de marécages étouffants infestés de moustiques, la température s’élevait sans doute aux environs de 45° et l’atmosphère était très humide, sans oublier les quatre grands costauds de plus d’1,80 assis dans une hutte de 3 mètres sur 3, à moitié remplie de sacs plastique chargés d’affaires. Qu’à cela ne tienne. Je me suis armée de tout mon courage, j’ai regardé chacun d’entre eux dans les yeux et j’ai englouti ma cuillère d’argent « spéciale » presque aussi grande qu’une petite pelle avec un grand sourire pour marquer que j’avais bien conscience de l’honneur qu’ils me faisaient. Avant même que je ne porte la cuillère à mes lèvres, j’ai pu sentir l’odeur de la mixture, l’équivalent d’une personne qui ne se serait pas lavée depuis belle lurette, et de ses fringues pas lavées, trempées de sueurs, dans lesquelles elle aurait vécu, dormi et fait ses besoins, petits et gros, depuis au moins deux semaines.

J’ai expiré en entrant la cuillère dans ma bouche pour ne pas sentir, j’en ai pris une bouchée et j’ai avalé. Ils étaient aux anges :

« C’est bon, hein ? Tu aimes ? Plat traditionnel Nuer ! »

« C’est délicieux, merci beaucoup ! »

J’ai cru que j’allais être malade sur le chemin du retour et que je ne réussirais même pas à aller au bout de mes consultations mais ils étaient tellement fiers et heureux que je partage ce repas avec eux. Ils m’ont annoncé qu’ils allaient apporter les restes pour les autres membres de l’équipe qui ne pourraient jamais entrer dans une hutte Nuer car ils étaient « habbasha », le terme local qui désigne les Éthiopiens venus des hautes terres d’Addis Abeba. Car si jamais « l’un d’entre eux » venait à entrer dans leur hutte, une vache de leur troupeau mourrait, ce qui est un sacrilège.

« Vraiment ? », ai-je demandé.

« Oui, oui, absolument. »

C’est à la fois fascinant et triste car je constate véritablement le fossé qui sépare nos deux cultures, entre les clans et les sous-clans. Des guerres sont menées et des gens tués pour ce que je considère comme des broutilles. Vous pouvez prendre la femme ou la fille d’un autre homme et devoir une compensation définie par le prêtre à la peau de léopard, sans trop de gêne ni honte, mais faites ou dites la moindre chose à l’encontre des vaches d’un homme et il pourrait vous en coûter la vie !

Autre aspect intéressant, vous ne pouvez pas être tué dans votre hutte. C’est la règle, la Loi ! Si les hommes vous chassent avec un pistolet et que vous entrez dans votre hutte, ils ne peuvent vous tirer dessus que lorsque vous en ressortez. Même l’armée n’a pas le droit d’entrer pour vous capturer, alors que la hutte est faite de boue et de bouse de vache, et que vous pouvez la faire valdinguer d’un simple coup de pied. C’est la règle, quel que soit le clan !

Autre chose apprise : Nyaliep, un nom répandu chez les filles, signifie « le père est allé au Soudan et l’enfant est né avant qu’il en revienne ».

« Sans blague ? Tout cela en un seul mot ? Ce nom signifie clairement qu’il est parti au Soudan, je veux dire, ça ne signifie pas simplement qu’il est parti ailleurs ? » « Non, cela signifie précisément « le père est allé au Soudan et l’enfant est né avant qu’il en revienne ».

Incroyable !