Fieldset
Nénuphars

Je me suis largement améliorée comparé au début de ma mission, mais par rapport à mon équipe aux jambes biens assurées, je suis une petite joueuse !

C’est déjà dimanche. Une autre longue semaine avec son lot de frustrations et d’inquiétudes.

Mercredi, le niveau de la rivière avait tellement monté que la zone dans laquelle nous amarrons le bateau en ville habituellement avait rompu ses berges et inondé la moitié de la ville. Notre seul point d’amarrage se situe désormais à environ 800 mètres de la route sur le quai principal, coincé entre les nombreux énormes cargos d’acier chargés de produits de contrebande à destination du Soudan du Sud.

La clinique d’Adura a été très fréquentée avec plus de 150 patients. Sur le chemin du retour, nous avions une patiente dans le véhicule à transférer, une vieille femme atteinte de tuberculose. Nous avons croisé des hommes qui portaient un autre patient qui semblait très mal en point. Nous nous sommes arrêtés, il était dans un état critique et nous l’avons embarqué dans la voiture pour rejoindre Mattar.

J’ai appelé le camp pour leur demander d’envoyer le bateau avec un brancard et de venir à notre rencontre sur la route. Bien entendu, il n’y avait personne quand nous sommes arrivés, nous avons laissé les patients dans le véhicule et nous avons porté jusqu’en ville les lourdes caisses de médicaments et d’équipements, en slalomant sur la route très embourbée qui menait jusqu’à la rivière. Je peux vous dire que ce n’est pas une mince affaire : déjouer la boue de Mattar sans rien porter représente déjà un défi en soi. Je me suis largement améliorée comparé au début de ma mission, mais par rapport à mon équipe aux jambes biens assurées, je suis une petite joueuse !

De la boue, de la boue et encore de la boue!

De la boue, de la boue et encore de la boue!

Notre bateau était coincé entre deux énormes cargos et la rivière était infestée de nénuphars qui glissaient lentement depuis Adura en amont, en direction du grand Baro où le courant les emporte jusqu’au Soudan. Nous avons dû littéralement tirer le bateau à la main en nous appuyant sur les cargos pour sortir. J’ai renvoyé l’équipe avec le matériel en leur demandant de le déposer puis de revenir avec un brancard pour les patients. Je suis retournée voir les patients et j’ai attendu. Une demi-heure plus tard, le logisticien est arrivé avec le brancard, mais il m’a annoncé que le moteur faisait des siennes et qu’il ne pouvait pas s’approcher dans la ville alors il devait repartir seul et l’autre bateau viendrait nous chercher. Avec quelques autochtones et des aidants, nous avons porté les patients le long de la route jusque sous l’ombre d’un arbre. Une autre heure s’est écoulée sans voir personne. J’ai appelé le campement, où on m’a confirmé qu’ils étaient partis depuis longtemps.

Les rives de la rivière étaient encombrées par des cargos en cours de chargement. La rivière était si emplie de nénuphars qu’elle ressemblait à un large champ vert irisé sur lequel vous auriez pu marcher. Après avoir arpenté la berge en long, en large et en travers, j’ai aperçu notre bateau qui se frayait doucement un chemin à travers la jungle de végétation. Il n’y avait nulle part où amarrer et après avoir tenté en vain avec un gars de l’armée de pousser les cargos pour dégager suffisamment d’espace, notre pilote a finalement accosté tout au bout du quai à l’arrière des cargos.

Nous avons transporté le patient sur le brancard, la vieille femme, ses affaires et d’autres petits trucs à travers l’agitation des quais, nous avons escaladé un cargo déjà chargé, marché à travers les équipements entassés sous une bâche, grimpé sur un autre cargo et nous avons avancé tant bien que mal jusqu’à la poupe où les propriétaires et les ouvriers nous ont aidés à soulever et faire passer à la fois le brancard, la vieille femme et les équipements jusqu’à notre bateau. J’ai alors compris pourquoi cela leur avait demandé tant de temps de revenir nous chercher. La rivière était littéralement infestée de nénuphars et de touffes d’herbes à perte de vue. Nous avons dû nous frayer un chemin en écartant les nénuphars avec un bâton. Il a fallu environ une heure et demie pour parcourir le kilomètre qui nous séparait du camp. Cette rivière est décidément une source inépuisable de rebondissements.

Après être rentrée et avoir conduit les patients au centre sanitaire, j’ai fait ma paperasserie informatique, déballé les caisses métalliques et remballé les caisses plastique en prévision de la clinique mobile de Jikow pour le mardi. Puis je suis allée me coucher avec un début d’angine, le nez qui coulait et un mal d’oreille qui me suivait depuis le lundi. Environ une demi-heure plus tard, notre coordonnateur de programme m’a appelée pour m’annoncer une mauvaise nouvelle : notre second bateau et son moteur 40 chevaux étaient en panne. Kaput ! Finito ! Complètement hors d’usage. Ce qui signifiait pas de Jikow, pas de Nasir, pas de trajet en bateau sinon entre le camp et la ville.

Je n’étais pas trop stressée à l’idée de ne pas passer six à huit heures dans le bateau alors que j’étais déjà au trente-sixième dessous. En revanche, j’étais inquiète pour les gamins du programme de nutrition qui n’auraient pas leurs aliments thérapeutiques et pour les patients atteints de la lèpre, de la tuberculose ou du VIH qui ne pourraient pas avoir leur traitement, ce qui signifiait un nouvel examen et une prise de sang à Gambella avant de pouvoir reprendre le traitement. Un vrai cauchemar car tout ce qui implique des déplacements demande des semaines de frustration à organiser, particulièrement pour les patients non urgents. Nombre d’entre eux, comme notre lépreux, vont certainement rechuter avant de pouvoir recommencer un traitement.

L’atmosphère du camp a évolué avec la réduction des effectifs et elle est désormais un peu plus détendue. Les insectes sont monstrueux et infestent notre quotidien depuis des semaines. Si vous faites un café, un pince-oreille sort à la fois de la cafetière et du sucrier. De petits insectes semblables à des poux de la taille du pouce nous ont envahi en force et grouillent, mordent et s’infiltrent en permanence dans des endroits que je préfère ne pas décrire ici ! Dès que vous passez une porte, de petits insectes semblables à des tiques vous arrivent au visage, vous entrent dans le nez ou tout autre orifice par lequel ils peuvent entrer. L’astuce consiste à fermer les yeux et expirer dès que vous entrez ou que sortez d’une pièce. Les punaises, petits insectes noirs qui vous croquent et vous mordent tout en dégageant une odeur semblable à celle de la viande avariée infestent nos cheveux (Matthieu a bien de la chance !) ou nous rampent dessus. Quand vous les chassez de la main ou que vous les touchez, ils dissipent leur odeur nauséabonde avec dix fois plus d’intensité. Qui plus est, ils ont le même goût que ce qu’ils sentent ! Hier soir, alors que j’étais en train de préparer le dîner, ils étaient si nombreux dans la cuisine que Petra est restée derrière moi à fouetter l’air avec un torchon en essayant de créer suffisamment d’air pour les tenir éloignés de la casserole.

Qui dit insecte dit aussi hirondelles. Une horde d’acrobates frénétiques qui voltigent dans l’air par à-coups spasmodiques et imprévisibles. Je pense qu’elles chassent les insectes mais à dire vrai je ne vois pas grand chose. Quoi qu’il en soit, ça fait un sacré spectacle.

Avec la montée des eaux, les énormes perches du Nil de 20 à 100 kilos sont arrivées, sans oublier les poissons tigres de 20-30 kg aux dents si acérées qu’ils pourraient vous arracher un doigt d’un seul coup, et probablement un bras en vous mordant et en secouant un peu !

Hier, j’étais assise sur le bateau le long du quai à savourer une petite pause tout en fumant une cigarette et en apaisant ma gorge irritée avec du coca froid, à taquiner le goujon. J’ai eu une touche immédiatement mais j’ai perdu ma ligne à cause du poids, j’ai attrapé un petit poisson (40 cm) puis j’ai de nouveau perdu ma ligne. D’habitude j’arrive à ramener les poissons jusqu’au bateau, mais d’un mouvement brusque, ils peuvent casse ma ligne, capable de supporter seulement 7 kilos. Dommage, mais au moins je vois ce que je rate. Quoiqu’il en soit, j’en ai attrapé quelques petits mais sans ligne digne de ce nom ni moulinet je ne ramènerai aucun de ces monstres jusqu’à terre. Vous m’imaginez vraiment capturer un poisson aussi gros que moi ! Je crois que je vais essayer de mimer une petite description aujourd’hui, histoire de récupérer du matériel. Quoi qu’il en soit, notre freezer est plein des meilleurs poissons que j’ai jamais mangés. Oublié le régime pâtes et sauce tomate, désormais c’est poisson frit, poisson cuisiné, soupe de poisson, potée de poisson et, même, grâce à notre nouvel approvisionnement de soupe, bouillabaisse !