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Bavardages sur le chemin

Mais bon, je m’y fais. J’ai lâché prise il y a une semaine environ et je me suis faite à cette situation désastreuse. Et voici quand même quelques trucs drôles, enfin, du moins, je trouve que c’est amusant.

C’est déjà dimanche ici sous le soleil de Mattar ! La semaine a été plutôt chaude tant au niveau de la météo que de l’ambiance. Nous avons enfin compris que nous ne pouvions ni sortir ni entrer et le moral est en berne. Je n’ai fait que deux cliniques la semaine dernière et après avoir fait les statistiques hier j’ai découvert que nous avions atteint un record de faible fréquentation pour le mois. Après les deux derniers mois avec des pics consécutifs, c’est plutôt décevant.

Mais bon, je m’y fais. J’ai lâché prise il y a une semaine environ et je me suis faite à cette situation désastreuse. Et voici quand même quelques trucs drôles, enfin, du moins, je trouve que c’est amusant.

Vendredi, je suis allée à Moun avec le nouveau chef des pouvoirs publics locaux en matière de santé – un très grand Nuer avec ses six cicatrices traditionnelles sur le front et un œil gauche qui part en vrille qui vous fait vous demander s’il vous regarde ou pas. Il a commencé à discuter :

- « Votre nom Nuer est Nyabuoy, vous savez ce que cela veut dire ?
- Oui, lumière éclatante.
- C’est exact, mais cela signifie également légère de cœur et attentive.
- Oh, c’est joli.
- Et bien si vous êtes vraiment légère de cœur et attentive, vous pourriez me donner vos bottes en caoutchouc ! »

Je lui ai gentiment expliqué que j’avais attendu trois mois avant de les recevoir et qu’elles étaient réservées à ceux qui devaient se mobiliser pour les soins. Il m’a demandé pourquoi j’avais apporté une bouteille d’eau pour moi et pour personne d’autre. Je lui ai expliqué que je l’avais remplie au robinet et que, s’il en voulait, il pouvait très bien en apporter lui-même. Il a continué :

« Vous voyez mon œil ?
- Oui, vous avez de la cataracte.
- Et j’ai besoin d’une opération. Vous pouvez m’envoyer à Addis pour cette opération ?
- MSF ne fait que des interventions chirurgicales d’urgence, et il ne s’agit pas d’une urgence : la moitié de la population a la cataracte, moi-même j’en souffre. Et je me ferai opérer quand je rentrerai chez moi.
- Combien coûte l’opération en Australie ?
- Environ 2 000 dollars, mais il y a une longue liste d’attente, c’est pour ça que je suis ici, il faut que j’attende six mois.
- Je pourrais venir en Australie pour y subir l’intervention, vous pourriez me sponsoriser. »

À Moun, il m’a demandé si j’étais militaire.

« Non, absolument pas.
- Vous êtes sûre ? Dans ce pays, quelqu’un d’aussi gros que vous ne peut pas marcher si loin ni transporter tant de choses sauf si c’est un militaire.
- Vraiment ? Et bien non, je n’ai jamais été dans l’armée.
- Vous avez déjà tiré sur quelqu’un ? Tué quelqu’un ?
- Bien sûr que non ! Je ne pourrais plus jamais trouver le sommeil si c’était le cas.
- Moi oui. J’ai été à l’armée et j’ai été formé à chasser un homme et à le tuer. Vous n’avez jamais tiré sur quelqu’un ? Et si quelqu’un venait chez vous ?
- Si j’avais tué quelqu’un en Australie, même s’il s’était introduit dans ma maison, je serais en prison. C’est la Loi.
- C’est stupide, comme loi. Et vous le frapperiez avec un bâton ?
- Oui, s’il s’introduisait dans la maison, je le battrais avec un bâton, mais si je le tuais, j’irais en prison.
- Et vous êtes sûre que vous n’avez jamais été à l’armée ? Je suis sûr que si !
- Non, je ne veux faire de mal à personne, c’est pour cela que je travaille pour MSF, pour aider les autres. »

De retour dans la voiture, il a décidé de s’asseoir à l’avant avec moi. Ou plutôt de s’y comprimer, avec lui mesurant pas loin d’1m95, solide et costaud, ma vieille carcasse bien grasse plus le chauffeur à l’avant du land cruiser. La conversation a continué :

« Vous aimez les enfants ? »
Certains étaient en train de courir en faisant de grands signes comme ils le font à chaque fois que nous sommes en route pour la clinique.
« Oui, ce sont de beaux gamins.
- Vous avez des enfants ?
- Oui, j’ai un fils. Il est aussi grand que vous !
- Quel âge a-t-il ?
- 25 ans.
- Vous plaisantez !
- Non, je vous assure, il a 25 ans.
- Mais vous avez quel âge ?
- 45 ans.
- Vous me faites marcher. Vous mentez. Vous êtes comme Bush le président américain.
- PARDON ? Qu’est-ce que vous voulez dire ? »

À ce moment de la conversation, j’en avais plus que ma claque et je n’avais aucune idée de ce qui se passait. À côté de moi, le chauffeur ricanait comme un gamin.

« Vous êtes une personne très politique.
- Non, pas du tout. Pourquoi dites-vous cela ? Et de toute façon, Bush doit avoir dans les 60 ans.
- Mais si vous êtes très politique. Puis-je vous prendre votre stylo ? J’ai besoin de ce stylo.
- Quoi ? NON ! »

Ma tête allait exploser et le chauffeur pleurait de rire. Au moment où j’ai quitté mon nouvel ami, il m’avait demandé du poisson de notre congélateur, de la bière de notre frigo, des livres dont nous avons besoin pour les enregistrements et une moustiquaire !