Fieldset
La situation en RCA, un véritable puzzle

Si les choses ralentissent dans l’après-midi, je vais essayer de profiter de l’occasion pour sortir un peu et voir la ville avant la tombée de la nuit, juste quelques pièces en plus pour mon propre puzzle personnel.

Lundi, 6 heures.

Me voilà de retour à Bangui. Nous sommes partis de Carnot jeudi à midi, six jours après notre arrivée. Durant les deux premiers jours, nous avons évacué neuf patients et avons opéré neuf autres, dont 2 ont été évacués vers l’hôpital de Bangui avec nous. La charge de travail à Carnot étant variable, la décision a été prise de nous ramener à Bangui où l’activité de l’hôpital est toujours chargée, voire augmente à cause des urgences. Il est difficile de savoir où nous devons concentrer nos ressources qui sont limitées, dans un pays où la violence est si sporadique et imprévisible.

Depuis mon arrivée, j’ai passé chaque jour dans le bloc opératoire. Les cas de violence représentent notre activité principale, et les affaires pour ainsi dire, tournent bien. Des coups de feu, des coups de couteau, des attaques à la machette, des blessures, des éclats de grenades, en plus d’accidents de voiture occasionnels. Les nuits sont généralement plus silencieuses que les jours en raison du couvre feu de 20h instauré dans la ville. Vendredi soir, un homme est arrivé à l’hôpital juste après 20h avec une blessure par balle à la cuisse et une blessure à l’artère fémorale qui n’arrêtait pas de saigner. Il avait déjà un pansement garrot, on l’a directement emmené au bloc, on a trouvé une déchirure de 2 cm le long du côté de l’artère, ce qui expliquait le saignement continu. Si une artère est complètement tranchée, il se produit un spasme qui ralentit l’hémorragie. Une déchirure latérale empêche le spasme et maintient le saignement continu. A l’aide d’un fil de suture prolène, nous avons réparé l’artère et rétabli le flux sanguin dans la jambe. Celle-ci était déjà un peu gonflée faute de ne pas recevoir suffisamment de sang, du coup nous avons effectué ce qu’on appelle une fasciotomie pour éviter le probable gonflement de la jambe.

Nous avons tellement été occupés, en comptant les 3 déplacements de et vers l’aéroport que je n’ai pas eu l’occasion de voir Bangui au cours de la journée. J’aimerais me déplacer en ville davantage, en partie parce que je me sens un peu claustrophobe à l’hôpital, mais aussi pour voir de mes propres yeux ce qui se passe dans les rues. Il me semble qu’il y a pas mal d’activités sur les routes entre l’hôpital et l’aéroport mais pas autant que dans les souvenirs de mes deux jours à Bangui à la fin de ma première mission MSF en 2012. Je voudrais voir par moi-même ce qui a changé et à quoi ressemblent le centre-ville, le marché et quelques-uns des quartiers situés plus au nord dont j’entends parler aux informations.

Je ne sais pas à quel point vous suivez la presse locale sur internet mais j’ai l’ai consultée quotidiennement les quinze dernier jours. Je faisais des recherches sur les endroits où je m’étais rendu ou là où j’allais aller. Il y a quelques jours, lorsque nous étions à Carnot, j’ai lu sur un certain nombre de sites internet l’histoire d’un garçon Peul de 11 ans, qui a parcouru 100kms à pieds après que sa famille ait été tuée et qui s’est retrouvé dans l’Église catholique de Carnot où quelques 800 musulmans avaient atteint un sacré niveau violence. C’était une triste histoire de tueries et d’orphelins, mais cet article contenait néanmoins une pointe d’optimisme quand l’auteur a parlé des relations que ce garçon Peul avait avec les autres enfants orphelins de l’Église. L’auteur parlait également d’un homme Anti-Balaka qui avait aidé le garçon pendant son voyage, et puis il y avait une belle photo de l’enfant, un beau garçon, sans blessures physiques, qui baignait dans une lumière dorée. Je ne pouvais pas m’empêcher de ressentir un décalage entre cette histoire et comment la situation ici est présentée au monde en comparaison avec les histoires dont j’ai été témoin au même endroit, au même moment. Ces histoires n’avaient pas de lueur optimiste, pas de moment heureux et semblent n’offrir que peu ou pas d’espoir pour une éventuelle amélioration dans le futur. Dans mon esprit, je revois tout à coup ces deux sœurs, âgées de 5 et 11 ans, transportées à l’hôpital avec des blessures par balles après avoir été délibérément visées par un tireur d’élite. Je me souviens aussi de ces histoires qu’on m’a racontées d’hommes enterrés vivants devant leurs familles. Est-ce que ce genre d’histoires sont tout simplement trop difficiles pour les gens et
ne sont, par conséquent, pas publiées ou reprises par les agences de presse? Je ne veux pas critiquer injustement une presse qui peut être, fait de son mieux pour couvrir une situation complexe dans un pays rempli de défis logistiques insurmontables. Je sais que mon expérience ici ne représente pas non plus la ” vraie RCA”, pas plus qu’une semaine passée au centre de traumatologie de niveau 1 dans ma ville natale représenterait ” la vraie Amérique”. Au mieux, ce ne sont juste que quelques pièces du puzzle.

Quelle est la situation générale ici? La plupart des gens s’entendent pour dire que cette guerre actuelle a commencé en décembre 2012. Mais un an avant cela, MSF avait publié un rapport sur ​​la RCA appelé “La crise silencieuse“, expliquant que, bien que la RCA n’ait pas été en crise politique depuis un certain nombre d’années, les indicateurs pour évaluer la santé de la population (comme l’espérance de vie moyenne, la mortalité infantile) étaient tous à un niveau comparable habituellement aux pays en guerre et / ou victimes de catastrophes naturelles. À l’été 2013, MSF avait publié un communiqué de presse sur ​​la RCA décrivant la violence croissante au cours des 6 derniers mois, qui non seulement a causé un nombre considérable de morts et de blessés mais qui a aussi réduit l’accès des personnes aux ressources de santé limitées qu’ils avaient avant. En ce moment, il me semble que la RCA est comme un navire qui depuis des années, sombre lentement pour mieux s’embraser.

Aujourd’hui est le dernier jour que A, l’autre chirurgien de notre équipe, passera avec nous. Il part demain et un autre chirurgien doit arriver jeudi pour le remplacer. Comme A. part demain, il sera de garde aujourd’hui et ce soir. Si les choses ralentissent dans l’après-midi, je vais essayer de profiter de l’occasion pour sortir un peu et voir la ville avant la tombée de la nuit, juste quelques pièces en plus pour mon propre puzzle personnel.