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Chronique d’un voyage au cœur de la brousse africaine…( 1ère partie)

Une journée pleine d’imprévus. Seulement 128 km. franchis depuis LBB.

Un beau titre exotique pas vrai? En fait, il s’agit simplement de revenir chez-nous, à Shamwana, depuis Lubumbashi. Près de 700 km. en trois jours et demie de route. Car comme je vous l’ai déjà dit, le service aérien jusque là assuré par AirServ se fait denrée rare désormais. C’est la première fois où j’emprunte cette  route qui, parait-il, est une aventure en soi.
Je vous propose donc cette chronique de voyage. Accompagnez-moi  au fil de ces journées, et découvrez avec moi  la brousse africaine!
Vendredi, 6 mars 14 :15
Arrivé à Lubumbashi depuis hier de Zanzibar en Tanzanie, où j’ai passé un 10 jours de vacances bien méritées, nous prenons la route à bord de la T-26, notre solide Land-Cruiser, en compagnie de deux chauffeurs, Claude et Placide.  Car la route est longue, et il faudra se relayer à chaque trois heures. Mais pas pour aujourd’hui, la longue route : notre destination du jour, Lubinda, un village situé à 90 km, nous devrions y être dans un peu plus de trois heures.
Au sortir de Lubumbashi, nous empruntons la plus belle route jamais connue de ma part depuis mon arrivée au Congo. Une route de terre à double voie, bien tapée, comparable par moments  à nos meilleures routes de terre du Québec. Une voie de circulation construite au départ par Anvil Mining, une société australienne, incorporée à Vancouver, cotée en Bourse à Toronto et dirigée depuis Montréal; actuellement, elle est en rénovation par les Chinois, qui investissent également dans le secteur minier, ça vous surprend?  Curieux d’ailleurs de voir, pendant les premiers vingt kilomètres , la machinerie lourde chinoise, les véhicules de service immatriculés en chinois, des opérateurs de machinerie lourde chinois, et bien entendu, les « foremen » chinois avec leurs petits chapeaux de paille conique!
Nous filons ainsi pendant les premiers 70 km.,  avec des pointes à 60 km/ hr. Houuu!!! Puis, nous bifurquons vers l’ouest; car cette route nationale, si belle jusqu’ à présent, se transforme un peu plus loin en véritable cauchemar durant la saison des pluies. Nous empruntons donc la route du plateau, plus longue en distance, mais plus praticable, parait-il… Et je retrouve les routes que je connais si bien depuis mon arrivée au Congo : les ornières boueuses, les étangs brunâtres envahissant la route, les trous et les bosses et les vitesses moyennes de…10 km/ hr! Plus praticable, qu’il disait…
Et partout, toujours, tout autour, cette brousse rendue touffue et verdoyante par la saison des pluies.  Et tous ces villages à peu près semblables, plus ou moins grands, avec ces habitants curieux, nous saluant,  pour qui nous constituons assurément une des attractions de la journée.  Mais des villages différents de ceux de Shamwana, par contre. Ici, toutes les maisons sont faites de briques avec toit de chaume : la fureur et la destruction de la guerre ont épargné ce coin du pays.
17 :30, nous atteignons Lubinda. Notre pied à terre pour la nuit : la paroisse catholique du village possédant une « guest house » avec quelques chambres pour les voyageurs de passage. A notre arrivée, une nuée de gamins s’amusent à faire des cabrioles et des sauts périlleux sur une butte adjacente, à l’aide d’un vieux pneu faisant office de  tremplin improvisé.  Deux jeunes filles  passent le balai dans nos chambres et préparent le repas du soir. Le Congo «  in a nutshell » : les garçons s’amusent, les filles travaillent!
Un gros village Lubinda : 10,000 habitants, 4 écoles primaires. M. Albert, le directeur de l’une d’elle, vient nous accueillir. «  C’est le chaos dans les écoles: les profs sont à peine payés, et moi, comme directeur, après 39 ans dans le domaine, on me verse 56,000 FC/mois! ( $ 150) » Il m’ apprend qu’ici comme ailleurs, ce sont les parents qui suppléent à l’Etat : des frais de 1000  FC/ mois + 2,600 FC de frais scolaire / an et par enfant pour payer les professeurs. La Banque Mondiale a versé de l’argent récemment pour supporter la santé et l’éducation. L’évêque du coin est intervenu pour que l’argent soit versé à une agence indépendante du gouvernement, de crainte que les sommes n’atterrissent dans les poches des politiciens. Le chaos dans l’éducation : «  Manque de bonne volonté politique » concluera-t-il pudiquement M. Albert…
Le Congo «  in a nutshell » : les étrangers investissant et exploitant les richesses naturelles, les politiciens corrompus s’en mettant plein les poches,  la population restant le cul sur la paille.
Samedi, 7 mars
5 :30, nous sommes déjà en route. Le soleil va se lever dans une demi-heure. Pluie fine et soutenue ayant débuté durant la nuit, laissant présager des accumulations d’eau. Et comment! La route n’est qu’une succession de trous et de bosses, de mares d’eau boueuse couvrant toute la largeur de la route. Tout un « challenge » ces mares d’eau pour le chauffeur: par où circuler, quelle est la profondeur de l’eau exactement? Toujours est-il que nous en sommes quitte pour les franchir, parfois avec de l’eau submergeant le capot de la Land-Cruiser! L’India Jones en moi jubile, je dois bien l’avouer!
15 :00 Embourbés. Embourbés et en panne à 128 km. de Lubumbashi, à 30 km. de Lubinda, notre point de départ de la journée. Depuis 10 :00 ce matin, que nous sommes en panne; suite à un spectaculaire embourbement, duquel il aura fallu l’aide du tire-fort ( treuil manuel) et des villageois pour nous en sortir. Mais suite à ca, plus rien ne va : un bruit terrible dans le pont avant nous oblige à déclarer forfait. La T-61 est en route de Lubumbashi, avec un mécano à son bord; mais ils ne seront pas ici avant 17 :00, si tout va bien également de leur côté. De toute évidence, le kiss  avec la T-41 partie de Dubié ce matin n’aura pas lieu. Eux aussi, de leur côté, ont connu leur lot d’embourbements. Ils arriveront à peine au point de rencontre, à Lwensi, avant la tombée de la nuit.  Quant à nous,  dans le meilleur des cas, le mécano nous dépanne et on peut retourner à Lubinda avant la tombée de la nuit. Scénario optimiste, selon moi. Plus probable : on doit aller dormir au village tout proche qui, dans notre malchance, nous a bien servi jusqu’à présent. D’abord, sans eux, nous serions encore embourbés dans l’énorme ornière dans laquelle nous nous étions enfoncés ; secundo : je reviens tout juste d’avec Placide nous négocier notre repas du jour : fufu et poisson séché. Térésa, une jeune maman est en train de nous préparer ça. Tertio : je crois bien qu’on va devoir leur demander l’hospitalité ce soir…
17 :30 : La T-61 est arrivée de Lubumbashi, sans éviter elle aussi de s’embourber au même endroit où nous avions mis les roues, à quelques 100 m. avant de nous atteindre! Et l’opération désembourbement de reprendre de plus belle, pendant que le mécano s’affaire à réparer notre véhicule. Après bien des palabres et des suées de pas mal de monde, la T-61 se retrouve tout juste derrière notre voiture, hors de danger.
19 :00  Serge le mécano, a terminé la réparation de la voiture sous une pluie battante. Verdict : la T-26 peut encore rouler, mais le 4X4 est hors-circuit. On changera donc de véhicule, pas question d’affronter la montée du plateau sans traction aux quatre roues.  On établit notre plan pour la nuit : Claude et Denis iront dormir au village, pendant que Placide, Antoine et Serge dormiront et garderont les deux véhicules. Demain matin, à la première heure, on se met en route vers le prochain petit village, où on procèdera au transfert du cargo entre les deux véhicules : la T-61 prendra la relève de la T-26.
19 :30 Nuit noire. Claude et moi nous nous mettons en marche, bottes de caoutchouc aux pieds et chargés de nos lits de camp pliants. Ce qui demeure de route est transformée en petite rivière, où chaque pas doit être mesuré sous peine de planter en pleine face dans l’eau boueuse.  Après bien des précautions , nous atteignons bientôt le village, heureusement situé à moins d’un kilomètre. Nous nous installons dans une petite pièce servant d’entrepôt, qu’un villageois a eu l’amabilité de nous prêter. Dans la pièce d’à côté, s’entassent quelques enfants pour la nuit;  leurs chamaillages s’estomperont rapidement devant les assauts de la fatigue de la journée. Assis sur le pas de la porte, dans le noir complet, un doux frôlement sur mes jambes. Un chat? Non, deux petits chevreaux, tentant de se faufiler dans notre pièce. De toute évidence, on squatte leur abri habituel.  Malgré le confort relatif, le peu de moustiques, je passe une nuit blanche : Claude est un ronfleur invétéré, et j’ai égaré mes «  ears plugs »!
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Une journée pleine d’imprévus. Seulement 128 km. franchis depuis LBB. Plusieurs embourbements, une panne mécanique. Malgré l’habileté de Claude et la robustesse du véhicule, les ornières boueuses auront eu raison de notre détermination. Et une journée à ne rien faire. Est-ce que  je deviens africain ou quoi?  Normalement, une telle situation où tu es « pogné » pour seulement attendre m’aurait mis les nerfs en boule en un rien de temps. Mais là, «  pole pole » ( lentement,lentement) on patiente, car il n’ y a rien que l’on puisse faire, de toutes façons.
Mais bon Dieu, pourvu que mon précieux bagage fragile ait résisté à toutes les secousses infligées au cargo durant la journée…