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Un niveau de traumatisme que je n'avais pas connu depuis longtemps

La nuit dernière, à minuit, nous espérions tous que le cessez-le-feu du Ramadan soit finalement déclaré.

Écoutez mon premier journal audio, dans lequel je parle du Ramadan, des bombardements et d'un niveau de traumatisme que je n'avais pas connu depuis longtemps.

Transcription

Ce que vous entendez, c'est le son de l'appel à la prière du soir, ici dans le gouvernorat d'Amran, au Yémen.

L'appel à la prière du soir est particulièrement important en période de Ramadan, car il sonne le moment où les gens peuvent enfin manger après une journée entière de jeûne.

Et aujourd'hui, cela revêt une importance particulière, car la rumeur dit qu'un cessez-le-feu a été déclaré entre les belligérants. Il s’agit du fameux cessez-le-feu du Ramadan, en cours de négociation depuis quelques semaines.

Cela fait maintenant trois semaines que le Ramadan a commencé, sous les raids aériens et les bombardements, et la population commençait à ne plus croire à ce cessez-le-feu.

Aujourd'hui, une rumeur généralisée court selon laquelle la trêve commencerait ce soir, ce que tout le monde espère de tout cœur. Nous avons vu des avions voler aujourd'hui. Ils n’ont pas bombardé le secteur, seulement des endroits en périphérie.

Ici, la population a désespérément besoin d'un moment de répit, au moins pour essayer de tenir jusqu'à la fin du mois de Ramadan.

À présent, tout le monde rentre chez soi pour se retrouver, manger et parler de sa journée en espérant que cette nuit sera une nuit tranquille.

Je n'arrive pas à dormir

Il est minuit au dans le gouvernorat d'Amran, dans le nord du Yémen, et je n'arrive pas à fermer les yeux. Je suis venue ici pour passer une nuit un peu plus reposante que celles de la semaine passée, mais avec le Ramadan et la chaleur, la plupart des gens dorment pendant la journée et restent éveillés toute la nuit après leur repas du soir.

Il n'y a plus de courant dans la région depuis quelques mois. En mars dernier, nous avons eu un peu d'électricité, mais après que les attaques aériennes ont détruit certaines installations électriques, il n'y a plus du tout d'alimentation et les gens dépendent totalement des générateurs. Ce sont les générateurs de la maison voisine qui m'empêchent de dormir.

Cela ne m'affecterait pas autant si je n'avais pas passé la dernière semaine dans les montagnes du gouvernorat de Saada, tout au nord du pays, une région particulièrement bombardée.

Là-bas, j'essaie d'aider certains des centres médicaux périphériques, je forme le personnel à la gestion des patients. Ils n'ont vraiment pas l'habitude de voir autant de blessés.

Ça a vraiment été une dure semaine. J'ai campé dans un des bureaux de l'hôpital en me disant que c'était l'endroit le plus sûr pour dormir, que l’hôpital ne serait pas la cible des bombardements. Ce n'était pas vraiment l'endroit idéal pour dormir.

Il faisait très chaud au deuxième étage, avec toutes ces fenêtres. Même si je me doutais que l'hôpital ne serait pas ciblé, j'avais beaucoup de mal à dormir à cause du bruit des bombes qui s'écrasaient tout autour de moi.

Voilà à peu près comment s'est déroulée ma semaine, avec des allées et venues quotidiennes aux centres médicaux pour fournir de l'aide, donner du matériel médical et former le personnel à la gestion des blessures, que j’ai pu constater par moi-même.

Un cas en particulier m'a particulièrement touchée. Une grotte située à proximité de l'hôpital dans lequel je travaillais a été touchée par un missile d'avion. La seule survivante de l'attaque a été amenée à l’hôpital. C’était une fillette de 4 ans. Ses blessures étaient mineures, mais toute sa famille avait été tuée dans la grotte, aux côtés d'autres familles.

Et puis ils ont commencé à amener certains des corps à l'hôpital. C'était une expérience vraiment forte, parce que d'un point de vue médical, il n'y avait pas grand-chose que je puisse faire, à part essayer de savoir ce qui allait arriver à cette fillette.

Finalement, un des voisins de son village l'a emmenée chez lui. J'espère que quelqu'un s'occupe d'elle. Je n'avais pas connu une telle expérience ni un tel niveau de traumatisme depuis longtemps. Cela m'a rappelé ma mission en Syrie il y a quelques années. Sauf que dans les montagnes au nord de Saada, il y a un sentiment d'isolement encore plus prononcé et il est encore plus difficile de savoir comment la situation va évoluer.

C'était effectivement une semaine éprouvante et je suis vraiment agacée d'être allongée ici sans pouvoir dormir à cause des générateurs des voisins, mais je ne peux pas vraiment leur reprocher de vouloir avoir de la lumière alors qu'ils sont éveillés et s'adonnent à leurs activités nocturnes.

Pas de cessez-le-feu, matin décevant

Le matin est arrivé et c'est très, très calme.

Quelques oiseaux chantent et un enfant conduit un troupeau de moutons sous ma fenêtre, mais malgré ça, tout est très silencieux. Néanmoins, je n'ai pas du tout dormi comme je l'espérais.

Je me déplace beaucoup dans le nord du Yémen. Je vais dans le nord du gouvernorat d'Amran et dans les montagnes du gouvernorat de Saada. Je suis en contact avec de nombreuses personnes qui m'envoient des textos quand un événement se produit. Je peux recevoir ces messages à tout moment du jour comme de la nuit, parce qu'on me les envoie généralement à la suite d'un raid aérien, et les raids aériens sont totalement imprévisibles. On ne sait jamais quand ils vont se produire, de jour comme de nuit.

La nuit dernière, à minuit, nous espérions tous que le cessez-le-feu du Ramadan soit finalement déclaré.

Mais à 3 heures du matin, j'ai commencé à recevoir des textos disant que des avions de guerre bombardaient les gouvernorats de Sanaa et de Saada. Donc si le cessez-le-feu avait commencé, il n'avait duré que quelques heures.

Je n'ai pas eu d'autres nouvelles, je ne sais pas si ces bombardements ont fait des morts ou des blessés. Ces informations vont m'être communiquées aujourd'hui par différentes personnes.

Je suis vraiment très déçue. Pas seulement parce que je n'ai pas eu la nuit de sommeil que j'espérais, mais parce que demain, je retourne dans les montagnes de Saada et j'espérais faire un travail constructif, avoir une chance de finalement distribuer du matériel, pouvoir parler aux populations, former le personnel et prêter main-forte à certains centres médicaux sans la menace constante d'une attaque aérienne.

La semaine dernière, je donnais une séance de formation et un avion a largué une bombe à quelques centaines de mètres de l'hôpital. Il est impossible de travailler dans de telles conditions.

Évidemment, j'ai eu très peur, c'est normal d'avoir peur quand un avion de guerre largue une bombe près de vous. Vous ne pouvez pas convaincre des gens d'écouter une formation sur la gestion des blessés si eux même sont persuadés qu'ils vont mourir.

Je suis vraiment très, très déçue ce matin.

Demain, je vais essayer de travailler autant que je peux, dans les limites de la sécurité.

Il est également beaucoup plus difficile de se déplacer si vous savez qu'un avion est dans les parages.

Même si tout est très beau et calme, ce n'est pas la meilleure matinée que j'ai connue.