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La mort d’un enfant

« Vos enfants ne sont pas vos enfants. Ils sont les fils et les filles du désir de la Vie pour elle-même. Ils viennent à travers vous mais ne viennent pas de vous. Et bien qu’ils vivent avec vous, ils ne vous appartiennent pas. »  — Kahlil Gibran, Le Prophète

J’ai fait face à la mort cette semaine.

Je l’avais déjà rencontrée à plusieurs reprises depuis avril, mais cette fois-ci, elle m’a fouettée en plein visage…Et j’ai pris tout un coup au cœur.

Avant de raconter mon histoire, je dois vous donner trois faits :

  1. La pluie n’est pas encore arrivée. Nous voyons de plus en plus d’enfants malnutris arriver aux portes de l’hôpital en mauvaise condition, très mauvaise condition. Nous sommes le dernier recours pour ces mères et pères désespérés de sauver leur enfant;
  2. Lors de nos rares déplacements en véhicule – souvent pour transférer un patient vers un autre hôpital – nous passons de village en village jusqu’à notre destination. Quelquefois, en passant, des mères courent après notre véhicule afin d’obtenir notre aide;
  3. Depuis le coup d’état, le gouvernement se voit incapable de soutenir ses postes de santé et ces derniers font souvent appel à nous pour obtenir de l’équipement, des médicaments ou tout simplement pour de l’aide médicale.

Alors, voici ce qui m’est arrivée mercredi dernier…

Nous sommes partis de bonne heure (6 h) car nous devions effectuer un transfert de patients de notre hôpital vers celui de Bossangoa afin de les ramener à leur domicile. Nous pensions également ramener des malades à Boguila parce que notre établissement est plus fonctionnel que celui de Bossangoa pour l’instant. Le projet MSF de Bossangoa est tout nouveau et commence à se mettre en place. En attendant la bonne marche de ce projet, nous les aidons du mieux que nous le pouvons.

Quelques jours avant notre départ, le poste de santé de Nana-Bakasa, normalement soutenu par le ministère de la Santé, nous a écrit pour nous demander de l’aide en raison d’une recrudescence d’enfants malnutris. Il faisait aussi appel à nous pour obtenir des vaccins pour les nouveau-nés et certains médicaments. Nous avions donc décidé, avec l’accord de la coordonnatrice de projet, que nous nous arrêterions en passant pour évaluer la situation.

Lors de notre arrivée, le chef du poste de santé, Zéphirin, nous indique qu’il avait examiné quelques enfants les jours précédents. La plupart lui semblaient malnutris mais un en particulier lui apparaissait comme un cas urgent. « C’est un trois étoiles », avait-il écrit. Ne possédant que peu de connaissances en malnutrition, avant mon départ j’avais bien vérifié les critères d’admission à notre centre de nutrition et j’étais confiante de faire le bon choix.

Comme anticipé, cet enfant, appelons-le Joseph, souffrait de malnutrition avancé. Il était très maigre et faible. Il n’avait même plus l’énergie de pleurer. Il ne faisait que gémir tout doucement dans les bras de sa mère. J’ai décidé que nous l’emmènerions avec nous vers Boguila à notre retour de Bossangoa. Nous avons donc indiqué à la mère d’être prête pour 14 h cet après-midi-là.

Nous avons donc continué notre chemin jusqu’à Bossangoa. En route, nous avons dû nous arrêter dans le village de Léré, où une mère se mit à courir après notre véhicule avec son enfant et tout le reste du village. Après une brève discussion pour découvrir ce qui se passait, j’ai décidé de prendre l’enfant avec sa mère afin de l’amener à Bossangoa où on a constaté qu’il souffrait de fièvre, de diarrhée et d’une perte d’appétit depuis les derniers jours.

À Bossangoa, l’équipe de la clinique ambulatoire a immédiatement pris en charge cet enfant et sa mère.

En attendant notre départ, nous avons visité les structures du nouveau projet. Bossangoa avait un bel hôpital, bien géré et bien équipé. Mais pendant le coup d’état, l’établissement a été pillé et vandalisé. Le personnel et la population se sont enfuis. Les services de santé ont été réduits à zéro. Maintenant que la population revient dans la ville, les besoins se font pressants. C’est pourquoi MSF s’est impliquée et a démarré un projet à court terme (entre trois et six mois) afin de remettre en route les services et donner le temps au gouvernement de le reprendre en charge. L’infirmier local, André, me raconte que dernièrement ils faisaient près de 300 consultations par jour. Il y a une forte demande en soins et suivi médical. André travaille habituellement avec notre équipe ambulatoire à Boguila mais nous l’avons envoyé temporairement à Bossangoa pour le démarrage du projet. Il est bien content de prêter main forte à cette nouvelle équipe.

Vers 12 h 30, nous repartons vers Boguila. Surprise! L’enfant de Léré que nous avons amené ce matin ne nécessite pas d’admission ni de suivi médical : il peut retourner immédiatement dans son village. Par contre, nous ramenons avec nous deux enfants souffrant de paludisme sévère et de déshydratation. À Nana-Bakasa, tout le monde est prêt; nous embarquons Joseph et sa maman. Le bébé me semble stable et continue de gémir faiblement. Je prie pour qu’il se rende jusqu’à Boguila.

Pendant le voyage, je communique régulièrement avec l’équipe du deuxième véhicule pour m’assurer que tous les passagers malades, surtout Joseph, demeurent dans un état stable. À quelques kilomètres de Boguila, nous avisons le personnel de l’hôpital que nous ramenons trois enfants, dont un malnutris et dans un état critique. Je demande que Dr Flo soit là pour sa prise en charge immédiate à notre arrivée.

Finalement, l’hôpital est en vue; nous stationnons les véhicules. La suite tient d’un film d’Hollywood : toute l’équipe est là, prête pour la prise en charge. Je dirige Dr Flo vers Joseph; elle le prend dans ses bras pour l’amener aux urgences tandis que deux des infirmiers du service s’emparent des deux autres enfants. J’accompagne immédiatement Dr Flo pour lui prêter main forte. Nous devons rapidement établir une voie intraveineuse afin de donner du glucose à Joseph pour lui donner de l’énergie. Quand j’entre dans la salle d’urgence, tout l’équipement est en place. Nous tentons à plusieurs reprises de trouver une veine pour Joseph mais il est tellement déshydraté que nous ne réussissons pas. En dernier recours, nous tentons l’accès à une veine fémorale, plus difficile. Dr Flo tente le coup – nous pensons l’avoir. Nous donnons le glucose et commençons l’administration du soluté. Malheureusement, le site devient interstitiel, ce qui veut dire que le soluté que nous donnons s’infiltre également dans les tissus adjacents à la veine : l’accès n’est pas bon. Avec tout ce monde s’activant autour de lui, Joseph tient le coup, il gémit et tient ma main. Je lui chuchote à l’oreille : « Tiens bon mon p’tit gars. Tu es fort. On va t’aider! Je sais que ça fait mal mais tu vas te sentir tellement mieux après! Lâche pas mon p’tit homme. » Je prie également Dieu de l’aider à tenir le coup. Sa maman est aussi là mais se tient derrière afin de laisser l’équipe faire son travail. Après cinq ou 10 minutes, ça y est! Nous avons un accès veineux : une veine sur le crâne de Joseph a décidé de coopérer! On continue de s’activer un peu, nous installons la tubulure à oxygène, prenons les signes vitaux, donnons les médicaments prescrits. On souffle un peu!

C’est la fin de l’après-midi. Je suis rassurée sur le sort de Joseph. Je pense que tout va bien aller maintenant. Il est entre de bonnes mains.

Je prends une douche. Je mange et vais me coucher.

Le lendemain matin, je suis en chemin comme d’habitude pour la transmission, ce qui équivaut à notre rapport de soins après notre quart de travail. En arrivant à l’hôpital, le garde m’arrête : « SVP, pouvez-vous m’aider avec cette maman. Son enfant est décédé hier dans la nuit et elle veut le ramener dans son village pour l’enterrement. » En me retournant, je vois la maman de Joseph, assise sur le banc, l’air accablé et triste. Mon cœur s’est arrêté de battre pendant quelques secondes. Les larmes me sont venues aux yeux. Je ne comprenais pas ce qu’il s’était passé. J’étais sous le choc. En reprenant mes esprits, j’ai demandé au garde de dire à la maman que j’étais désolée pour la perte de son enfant, que je lui transmettais mes condoléances et que j’allais m’occuper des détails. À la transmission, j’ai appris que Joseph avait fait un arrêt respiratoire au milieu de la nuit et que les efforts de réanimation avaient été vains. Le décès avait été constaté vers 1 h du matin. Le personnel a vu immédiatement que je prenais cette nouvelle très mal : ils m’ont offert leur soutien et du réconfort. Je les en remercie. Mais en arrivant à la maison pour le petit-déjeuner, je n’ai pu retenir mes larmes et j’ai pleuré comme si Joseph avait été mon propre enfant.

La mort venait de faire une autre victime.

« Vos enfants ne sont pas vos enfants. Ils sont les fils et les filles du désir de la Vie pour elle-même. Ils viennent à travers vous mais ne viennent pas de vous. Et bien qu’ils vivent avec vous, ils ne vous appartiennent pas. »  — Kahlil Gibran, Le Prophète

Janique

PS : Les noms utilisés dans ce texte ont été changés afin de protéger l’anonymat des patients et intervenants.