Fieldset
Pluie, pluie, où es-tu?

En arrivant à Boguila, je m’attendais à vivre la saison des pluies. Mais depuis mon arrivée, il n’a plu que quatre ou cinq fois. C’est peu, beaucoup trop peu.

En arrivant à Boguila, je m’attendais à vivre la saison des pluies. Mais depuis mon arrivée, il n’a plu que quatre ou cinq fois. C’est peu, beaucoup trop peu.

La population a faim. Le manque de pluie retarde les récoltes. Rien ne peut être semé car les plants ne peuvent pousser sans eau. Nous n’avons plus (ou très peu) de légumes frais. La situation gouvernementale et le manque de sécurité sur les routes empêchent le mouvement de produits frais de la capitale vers les diverses régions. Les marchés n’offrent pas grand chose : nous ne pouvons voir que quelques tomates, concombres, oignons. À part de cela, rien. Et une bonne partie de la population a faim.

Dans notre subconscient de bien-nantis, nous présumons qu’en Afrique, tout le monde a faim. C’est tout de même cliché, non? De plus, ne dit-on pas à nos enfants au Canada : « Pense aux petits Africains. Eux, ils mangeraient ce que tu as dans ton assiette! » C’est vrai, la situation est précaire dans plusieurs pays de ce continent. Mais, encore une fois, nous sommes quelque peu immunisés à leur souffrance car nous ne vivons pas dans leur contexte. N’auriez-vous pas faim s’il n’y avait pas de nourriture disponible ou si vous deviez marcher des kilomètres pour trouver un peu de haricots? Que feriez-vous si le marché du coin n’avait rien en fait de nourriture à vendre? Pourriez-vous vivre avec un seul repas par jour? À qui, dans votre famille, choisirez-vous de donner la petite quantité de nourriture que vous avez trouvé : aux enfants parce qu’ils doivent survivre? Le papa parce qu’il doit chercher du travail et ramener ce qu’il peut trouver de nourriture? La maman pour qu’elle puisse s’occuper de la maisonnée et des enfants? Des choix difficiles…

Selon l’UNICEF, quatre facteurs de base peuvent affecter la malnutrition et la mortalité : les ressources (humaines, structurales, financières), l’idéologie politique, les infrastructures et les priorités locales (MSF Nutrition Guidelines [version éditée], 2006). Comme vous le savez déjà, la situation politique et militaire de la RCA va vers le chaos depuis un certain temps. La population de Boguila nous informe souvent sur des cas de vols et de violence. En fait, les gens ne vont pas travailler aux champs de peur de représailles de la part des rebelles, des voleurs, des coupeurs de route. Ce petit pays vit dans l’incertitude gouvernementale depuis un long moment et cette ambiguïté se ressent jusque dans les petites villes semblables à Boguila. Il n’y a pas de soutien financier, de sécurité, de ressources humaines et les infrastructures sont quasi-inexistantes.

Tous les facteurs énoncés plus haut sont maintenant en place et provoquent les causes sous-jacentes de la malnutrition. Le manque d’infrastructures et de ressources se traduisent au niveau local par l’insécurité alimentaire, c’est-à-dire une diminution de la disponibilité de nourriture; (2) les changements au niveau des soins directs, des rôles au sein de la famille et de l’organisation sociale et familiale; et (3) les perturbations quant à l’accès à l’eau potable et aux soins de santé.

Et maintenant, avec tous ces facteurs en place, la roue de la malnutrition s’active : le manque de nourriture et la diminution de la qualité de cette dernière augmente la susceptibilité des personnes à risque (enfants, personnes âgées) à contracter des infections puisque leur système immunitaire est faible. Les maladies s’installent et le manque d’éléments nutritifs, leur mauvaise absorption par le système digestif et la diminution de la quantité de nourriture continuent de réduire leur immunité, ce qui augmente le risque d’infections et allongent le temps de maladie. L’enfant ou la personne âgée se retrouve donc en état de malnutrition, qui peut éventuellement mener à la mort.

Afin de rétablir leur état de santé, les patients souffrant de malnutrition doivent être pris en charge à l’hôpital, et son traitement, suivi de très près. La plupart des personnes malnutries sont des enfants. Ils se présentent à notre clinique ambulatoire dans un état de santé précaire, quelque fois même trop tard. Si vous pensez aux images montrées à la télévision des enfants souffrant de la disette en Afrique, les images suivantes vous viennent peut-être à l’esprit : un enfant malingre avec un abdomen gonflé ou bien un enfant ayant les yeux et les jambes gonflés par des œdèmes. Le premier s’appelle « marasme » et le deuxième « kwashiorkor ». C’est ainsi que se présente la malnutrition sévère chez l’enfant. Ils peuvent être présents seuls ou en combinaison. Dans les trois éventualités, le métabolisme est sérieusement perturbé : système immunitaire faible, taux de sucre bas, température basse, déséquilibre au niveau des électrolytes, infections graves, apathie, léthargie, et j’en passe. Ces changements dans le corps se traduisent par une fonte de la masse musculaire et des tissus gras dans les deux cas. En plus, pour le kwashiorkor, un œdème sévère bilatéral des membres inférieurs et du visage et des lésions cutanées s’ajoutent et cachent souvent cette fonte.

La prise en charge par le centre de nutrition s’étale sur deux phases avec une phase de transition entre les deux. On prend la taille et le poids de chaque enfant et un ratio (Z score) est utilisé afin de déterminer le degré de malnutrition. La phase 1 dure sept jours au maximum. Le but de cette phase est de ramener et stabiliser la fonction métabolique du corps. L’enfant reçoit à ce moment huit repas par jour. Ces derniers comprennent une portion de lait thérapeutique F75 calculée selon l’âge, le poids et la taille de l’enfant. Ce lait spécialement formulé pour les cas de malnutrition possède un nombre limité de protéine, de gras et de sodium et une grande valeur calorique (75 kcal/100 mls). Il est plus facile à digérer et donc plus favorable à une restauration du métabolisme humain.

Lorsque l’enfant montre un regain d’énergie et un meilleur appétit, on peut le faire passer à la phase de transition qui dure normalement entre un et trois jours. À ce moment, l’enfant continue de recevoir huit repas par jour, mais une progression se fait vers, soit du lait thérapeutique F100 (semblable au F75 mais avec plus de protéines et de calories – 100 kcal/100mls) ou vers des barres nutritives ou du Plumpy’Nut, une pâte de beurre d’arachide lactée. Les barres sont faites d’un mélange de lait écrémé en poudre, de farine de céréales, de matière grasse et de sucre additionné de vitamines et de minéraux. Chaque barre contient entre 150 et 300 kcal chacune. Quant au Plumpy’Nut, il contient essentiellement les mêmes éléments mais possède une consistance semblable au beurre d’arachide et est donc très facile à avaler pour de jeunes enfants. Dans les deux cas, les barres et le Plumpy’Nut ne nécessitent aucune cuisson; ils sont prêts à être dégustés!

À la fin de la phase de transition, l’enfant passe à la phase 2. Le nombre de repas est réduit à six par jour et nous recherchons à ce moment-là un gain de poids chez le patient afin de terminer le traitement. Cette phase prépare également l’enfant à recommencer les repas traditionnels de la maison. Quand le patient est sur le point de quitter l’hôpital, nous encourageons les parents à nourrir en premier l’enfant avec la nourriture de la maison. Dès que le poids-cible est atteint, l’enfant peut repartir chez lui. C’est à ce moment-là que nous pouvons témoigner du succès de notre programme de nutrition. Le sourire de ces enfants vaut son pesant d’or! Par la suite, un suivi médical doit être fait une fois par semaine au centre nutritionnel ambulatoire afin de s’assurer que l’enfant et la famille progressent bien.

Encore une fois, merci de me lire. Et s’il-vous-plait, souhaitez-nous un peu de pluie!

Janique