Groupe de champs
Philippines : le tsunami humanitaire ?

Les Philippins sont les meilleurs au monde lorsqu’il s’agit de répondre à une catastrophe naturelle comme celle-ci. L’expérience reste un atout irremplaçable et ce pays hélas n’en manque pas en matière de désastres.

L’équipe MSF de Tacloban, qui compte depuis ce matin 21 volontaires internationaux, occupe depuis 2 jours les trois derniers étages d’un hôtel du centre ville. Après les courtes nuits à s’entasser dans un hôtel bondé d’humanitaires en détresse, nos conditions de vie se sont nettement améliorées, comme celle des habitants de la ville du reste.

Les rues envahies de déchets et de cadavres lors de mon arrivée jeudi dernier sont en effet déblayées à une vitesse impressionnante par les agences du gouvernement des Philippines. Ce dernier est en fait en train de donner une véritable leçon à la horde d’agences internationales dont le flux des arrivées ne semble jamais s’interrompre. Il rappelle aussi une évidence : les Philippins sont les meilleurs au monde lorsqu’il s’agit de répondre à une catastrophe naturelle comme celle-ci. L’expérience reste un atout irremplaçable et ce pays hélas n’en manque pas en matière de désastres.

A Palo, une vingtaine de kilomètres au sud de Tacloban, je plaisante à ce sujet avec le Dr Riviera, responsable local de la direction de la santé : « Il aurait mieux fallu envoyer les Philippins en Haïti pour nettoyer après le tremblement de terre, plutôt que des casques bleus porteurs du choléra par exemple. » Il éclate de rire : « mais je suis allé en Haïti avec mon équipe après le tremblement de terre !! Les problèmes de coordination entre les agences humanitaires et le gouvernement local étaient tels que nous sommes vite repartis. » Toutes ces organisations qui vont d’évaluations inutiles en meeting stériles ne cessent de le consterner : « quel intérêt de faire une évaluation préalable si ce n’est pour perdre encore plus de temps ? Les besoins des populations après ce type de catastrophe devraient être évidents pour tout le monde. »

Palo, sur l'île de Leyte, aux Philippines. ©Yann Libessart/MSF

Même s’il demeure encore quelques zones reculées inexplorées, notamment en zone rurale, la majorité des villages que les équipes MSF atteignent après de multiples casse-tête logistiques sont en fait déjà occupés par les Philippins ou sinon par des équipes d’urgence médicale dépêchées par des armées étrangères, dont l’expérience en termes de déploiement rapide va sans dire. Il est vrai que disposer de moyens aériens et d’autorisation d’atterrir prioritaires sont des atouts dont nous ne disposons pas.

A Palo, une large équipe médicale de B-Fast, l’agence de réponse aux désastres du gouvernement Belge travaille déjà dans un hôpital de tentes depuis quelques jours quand nous y parvenons enfin. Ils se sont installés sur le parvis de la cathédrale, désormais privée de toiture. Leur responsable, surnommé Gégé, est heureux de nous voir arriver et propose vite de nous laisser la place, et surtout tout le matériel qui va avec. (Tope-là camarade (une fois) !

La cathédrale sans toit de Palo, aux Philippines. ©Yann Libessart/MSF

A mesure que notre équipe d’éclaireurs descend vers le sud, nous nous rapprochons de l’épicentre du Typhon et la dévastation est de plus en plus totale. Dans ce qu’il reste du centre de santé de Tanouan, ce sont cette fois les Australiens qui nous ont précédés pour apporter les premiers secours, toujours aux côtés des Philippins. Un Américain installé sur place depuis plus de 10 ans me décrit comment la mer, encouragée par les vents surpuissants, a submergé la ville. Compte tenu de sa nationalité, je suppose qu’il me parle d’une vague haute de 10 pieds, soit un peu plus de 3 mètres. « Non, 10 mètres. »  précise-t-il, le regard vers le ciel. Les Australiens sont encore là pour quelques semaines, nous nous engageons également à venir les seconder, ainsi qu’une autre organisation japonaise arrivée le matin même.

Encore quelques kilomètres et nous atteignons Tolosa, un village côtier situé en plein cœur du couloir de désolation laissé par le passage de Yolanda. Les rafales y ont dépassé les 300 km/h et tout a été balayée par les eaux. J’estime à 95% le niveau de destruction. Le bâtiment de la Mairie, miraculeusement épargné, héberge une équipe médicale philippine depuis le matin. Les jeunes médecins volontaires soignent les quelques rescapés encore présents. Tous les autres sont évidemment partis, quel intérêt y aurait-t-il à rester au milieu d’Hiroshima ?

En effet, les zones affectées se sont vidées de leurs habitants. Mon ami Jason, le chef des « hommes des cavernes » m’expliquent la dynamique : « Nous savions tous une semaine à l’avance que ce typhon arrivait. C’est loin d’être notre premier tu sais. Ceux qui avaient les moyens ou n’avaient rien pour s’abriter ont quitté la zone au préalable. Ceux qui sont restés savaient d’expérience pouvoir se protéger du vent. C’est la vague qui nous a pris par surprise, personne n’avait jamais vu ça. La plupart des victimes sont mortes noyées. »

Tolosa, sur l'île de Leyte, aux Philippines. ©Yann Libessart/MSF

A ma demande, lui et sa bande se livrent au jeu des estimations pour évaluer quel pourcentage de la population est encore présent en ville. Ils s’accordent sur une fourchette de 10 à 30%. « Tous ceux qui n’avaient plus rien se sont fait évacuer vers Cebu ou Manille. Quasiment chaque Philippin a un membre de sa famille ailleurs aux Philippines qui pourra l’héberger. Ceux qui sont encore là ont pu préserver de quoi survivre. Il y a aussi les pilleurs. Tous les commerces ont été dévalisés au cours du week-end et ils qui ne veulent pas abandonner leur butin. » De fait, les centres de distribution de vivres mis sur pied par les ONG sont loin d’être pris d’assaut par les habitants.

Quel rôle pour l’aide internationale dans un tel contexte ? Hum… bonne question et là je vais donner un avis qui n’engage qui moi, libre à vous de le contester.

L’urgence dans une telle situation est d’abord de rester modeste et de ne pas débarquer dans une zone  touristique dévastée comme on le ferait dans un pays totalitaire ravagé par une guerre civile. Je croise chaque jour des dizaines organisations qui se répandent à longueur d’interviews aux grands médias sensationnalistes sur les risques d’épidémies dans des zones où le réseau de distribution a déjà été rétabli par les autorités avec une eau plus chlorée qu’une piscine. Sans parler de ceux qui veulent enseigner aux Philippins à se laver les mains après avoir été aux toilettes ou qui pensent qu’ils ont besoin de soins psychiatriques d’urgence car forcément traumatisés par ce qui n’est pour eux qu’un énième typhon, fut-il le plus puissant jamais observé.

Les Philippins ont besoin de nettoyer la zone et de rétablir au plus vite l’ensemble des services publics, tout en apportant une attention particulière  aux plus vulnérables. Pour cette dernière tâche, seules les organisations disposant de moyens logistiques, humains et financiers massifs sont véritablement capables d’apporter une plus-value. Les militaires, oui ; les pompiers, oui, MSF et quelques uns de nos confrères, oui. Les autres, cette myriade d’amateurs qui débarquent armés de leur seule bonne volonté, sans plan, sans logistique, sans ressources, ne font qu’ajouter leurs propres besoins à ceux des Philippins. En outre, l’engorgement des moyens de transports généré par ce tsunami humanitaire complique l’acheminement de ce qui est vraiment utile. Notre hôpital gonflable est ainsi resté bloqué à Cebu pendant 5 jours, un temps précieux lorsqu’il s’agit  de sauver des vies.

Plus de 10 jours après le désastre, des volontaires internationaux continuent de débarquer sans savoir où dormir ni quoi manger, mendiant l’hospitalité auprès de leur aînés, voire aux habitants ! J’ai ainsi reçu un coup de fil surréaliste d’un membre du PAM (Programme Alimentaire Mondial) me demandant si je connaissais un hôtel où loger son équipe. Passée la consternation d’être devenu le Lonely Planet local, je lui avoue ma réticence à aider une agence des Nations Unies après que nous soyons fait éjecter la veille de notre petite pension par son propriétaire le jour où UNICEF l’a louée intégralement, j’imagine pour un pont d’or. Il m’avance alors que s’il ne trouve pas un hôtel au plus vite, il va devoir envoyer un campement qui coûte 10 millions de dollars. Oui, 10 millions de dollars.  Soit la possibilité par exemple pour 10,000 familles de rescapés de disposer chacune de 1,000 dollars pour aller attendre patiemment à Manille ou ailleurs que leur village soit à nouveau habitable et ensuite y revenir, ou pas.

Car au-delà des pertes humaines évidemment dramatiques, c’est l’économie locale de l’archipel des Visayas qui a été frappé de plein fouet. Le  passage du Typhon risque de faire tâche sur les brochures touristiques et le séjour d’une équipe MSF débraillé dans un hôtel de va pas faire remonter sa côte sur Tripadvisor. Et sans touristes, il n’y a plus d’emplois, plus de commerces, plus de perspectives, plus d’espoir. Une fois que leur vie n’est plus directement menacée, les gens ont besoin d’un travail, et donc d’argent.

J’arrive à la fin de mon raisonnement. Passée la phase d’extrême urgence de quelques jours, le rôle de l’aide humanitaire dans ce genre de situation devient très vite de distribuer de l’argent afin de permettre à l’économie de se reconstruire au plus vite. Une sorte de système d’assurance à grande échelle après un gigantesque dégât des eaux qui n’est pas sans rappeler l’après Tsunami fin 2004. Les grands bailleurs de fonds rechignent à financer les gouvernements par crainte, dans certains cas légitime, de stimuler la corruption. Et comme il reste délicat de distribuer du cash aux populations, la moins mauvaise solution consiste à financer les  centaines d’organisations humanitaires qui se chargeront d’injecter l’argent par le bas au travers de salaires mirobolants ou de loyers délirants, car jamais négociés. Le prix de la course de Rickshaw à Tacloban a ainsi été multiplié par 300 depuis le Typhon. Je laisse le mot de la fin à l’excellent Jason : « les touristes humanitaires vont nous sauver notre saison. C’est un net progrès par rapport au tourisme sexuel. Tant que personne ne cumule. »