Groupe de champs
Comparer avec Haïti ? Indécent.

Dernier symbole : la première opération chirurgicale programmée dans l’hôpital n’était pas l’amputation d’un membre infecté mais une césarienne. Yolanda si c’est une fille, Haiyan (ou Surge) pour un garçon ?

Trop de journalistes nous demandent de comparer le passage de Yolanda au tremblement de terre en Haïti. Nous sommes ici nombreux à être  passé à Port-au-Prince et l’avis est unanime : il n’y aucune comparaison possible, elle serait même indécente. Avant le 12 janvier 2010, Haïti
cumulait déjà un grand nombre de handicaps : services publics défaillants, instabilité politique, criminalité urbaine, pauvreté généralisée. Le séisme a frappé un État déjà en situation de crise humanitaire. Les équipes MSF y travaillaient depuis longtemps et ont pu opérer dès la première heure.

Avant le 8 Novembre 2013, l’archipel des Visayas aux Philippines était une zone touristique prisée entre autres par les plongeurs, les routards, les éco touristes, les jeunes mariés et, même si on aimerait pouvoir les oublier, des prédateurs sexuels. Les agences de réponse aux désastres de l’État philippin font ce travail quasiment à plein temps, se déplaçant d’un typhon à l’autre en passant par un tremblement de terre ou une éruption volcanique. MSF a mis près d’une semaine à se rendre sur place, elles se sont mises en branle immédiatement.

Beaucoup de survivors racontent qu’ils n’avaient pas anticipé la brutale montée de eaux parce que les médias anglophones ont employé l’expression « typhoon surge » sans parler de Tsunami. Je n’ai pas non plus capté tout de suite à quoi cela faisait référence, en fait une très forte houle poussée par les rafales surpuissantes. Ainsi les plus éduqués ont évacué les zones côtières tandis que les autres pensaient juste à devoir affronter les vents violents, ce dont ils ont l’habitude. Une terrible rumeur illustre comment les Philippins ont appris à leurs dépens ce nouveau mot. En vieil habitué des Typhons, mais pas des « surges », le gouvernement Philippin aurait dépêché sur l’aéroport 200 policiers afin de rétablir
l’ordre le plus vite possible et limiter les pillages. Les 200 seraient morts noyés. Je n’ai pas pu vérifier l’information mais vu en revanche des photos de cadavres flottant avec un tee-shirt estampillé PULIS. Si vous voulez donner l’alerte et sauver des vies, assurez-vous d’être compris. Quand les gens entendent Tsunami, ils prennent leurs jambes à leur cou. Quand ils entendent « typhoon surge », au mieux ils cherchent un dictionnaire. C’est ce que j’ai fait.

La priorité des survivants est de retrouver une vie normale, ou tout au moins leur autonomie. La majorité des plus vulnérables a pu quitter la région dévastée grâce aux évacuations massives coordonnées par l’armée. A l’inverse des milliers de Philippins sont venus spontanément des quatre coins de l’archipel voire depuis l’étranger pour aider leurs familles, leurs amis ou juste leurs concitoyens. Il y aurait plus de 30,000 personnes actuellement impliquées dans les secours, dans leur immense majorité des Philippins. En Haïti, faute de pays hôte, seuls les binationaux ont pu être rapidement évacués, les centaines de milliers d’autres restant parqués dans des camps insalubres sous dépendance humanitaire.

Quinze jours plus tard, les noyés de Tacloban ont presque tous été ensevelis. Les rues sont praticables et animées. La population visite les centres de distribution un peu comme d’autres iraient faire leurs courses ; et n’y prennent que ce dont ils ont besoin. Le réseau d’eau fonctionne, alors que toujours pas à Port-au-Prince où le choléra continue ses ravages. Les commerces rouvrent. Les distributeurs crachent leurs billets. La prostitution redémarre.

Pendant ce temps là, plus de 2 semaines donc après le tsunami/surge, une bonne centaine d’ONG continuent de se réunir chaque soir à 18h dans le centre de crise qui leur est réservé afin de décider de qui va faire quoi, sous l’œil mi-amusé, mi-assoupi d’un représentant gouvernemental.
Ce matin, alors qu’une d’entre elles tentait d’attirer leur attention sur quelque distribution, les habitants de Tacloban se passionnaient pour le combat de boxe de leur héros national Manny Pacquiao diffusé sur grand écran dans les rues.

La foule rassemblée pour regarder le combat de boxe © Yann Libessart/MSF

Attention toutefois. Même si les risques d’épidémies de rougeole, de poliomyélite, de choléra et autre malnutrition qui agitent beaucoup les réunions de 18H, peuvent être considéré comme minimes, la dévastation a créé de nouveaux dangers sanitaires sur lesquels MSF s’efforce d’alerter au milieu du brouhaha.

Quand la première équipe MSF est arrivée à Tacloban 6 jours après le tsunami/surge, nous dormions à même le sol dans un garage. Je me souviens avoir été agréablement surpris par l’absence de moustiques au cours de cette nuit spartiate. Les moustiques qui n’avaient pas pu être évacués par le gouvernement erraient alors sans doute quelque part entre l’Inde et l’Arabie Saoudite. L’anophèle n’a besoin que de quelques jours pour se multiplier mais à condition que l’eau ne soit pas salée. Tsunami/surge a laissé derrière lui des inondations saumâtres, impraticables pour le moustique, aussi excité soit-il. Or, il pleut tous les jours depuis et le pH des mares est à nouveau propice aux ébats insectueux. Les moustiques sont donc de retour en masse et l’abstinence les a rendu méchants.

Les risques de Dengue, de Chikungunya et de Paludisme sont assez sérieux pour tous ces gens installés dehors ou dans des maisons aux fenêtres explosées. Les Philippins doivent pouvoir se prémunir à l’aide de traitements prophylactiques, de sprays, et de moustiquaire. Aujourd’hui des dizaines de milliers de couvertures sont distribuées à travers l’archipel par des acteurs divers et bariolés. Parce que c’est bientôt l’hiver ?

Dans le même ordre d’idée, les rats sont partout et constituent une menace sanitaire en tant que vecteur de maladies infectieuses dont notamment la leptospirose. Les Philippins connaissent cependant assez bien ce risque et pensent à s’en prémunir sans nécessairement avoir besoin de condescendantes leçons d’hygiène.

La réponse humanitaire d’urgence aux catastrophes est avant tout une science de l’improvisation. En n’en déplaise à l’apparent oxymore (qui est à la contradiction ce que le Surge est au Tsunami), l’improvisation, ça se prépare. Qu’une grosse machine humanitaire internationale se déclenche, c’est dans l’ordre des choses. Qu’elle soit incapable de s’adapter à la situation et de sortir les aérofreins quand il devient évident que l’offre sera supérieure ou inadaptée à la demande en est une autre.

Notre plus grande peur au final concerne les accidents de la route, compte tenu de la sévérité potentielle des traumas et du nombre très limité d’hôpitaux capable de les prendre en charge. Énormément de véhicules ont été détruits par le tsunami/surge et les rares moyens de transports sont aujourd’hui monopolisés par les ONGs. Rouler à cinq et sans casque sur une mobylette augmente le risque d’accidents graves, en particulier sur des routes glissantes. Depuis que les principaux axes routiers sont dégagés, de rutilants 4*4 climatisés semblent rejouer un épisode de la série Urgences en y roulant à tombeau ouvert, littéralement vu le nombre de personnes en train de camper le long des routes. Une équipe de Pandores équipés de radars et d’une liasse de contraventions sauverait sans doute plus de vies que ces chauffards.

Attention aux accidents de la route © Yann Libessart/MSF

Autre danger, les risques d’incendies et de graves brûlures domestiques. Privés d’électricité, les habitants s’éclairent à la bougie et cuisinent à même le sol sur des petits réchauds à gaz ou des braseros. La saison des pluies n’est pas une bénédiction réservée aux moustiques en manque puisqu’elle permet de limiter les feux. A l’inverse, la catastrophe Haïtienne s’était produite au début de la saison sèche, quand le cagnard assomme toute les Caraïbes. Plus de trois plus tard, la prise en charge des grands brûlés reste une des activités principales de MSF à Port-au-Prince…

Les premiers jours, le silence nocturne recouvre presque totalement la ville assoupie. Plus d’électricité. Plus de voitures. La population est recrue de fatigue. Pendant des mois en Haïti, ce monde du silence était troublé par des cris, des pleurs, des hurlements glaçants, des coups de feu. Hier soir à Tacloban, depuis le cinquième étage de l’hôtel MSF qui domine la ville, j’entendais un couple faire l’amour…

Me déblayant un énième bureau au rez-de-chaussée de ce qu’était le bâtiment administratif de l’hôpital Bethany, j’ai d’ailleurs découvert une boite de pilules contre le dysfonctionnement érectile, que je confiais bien sur à la coordinatrice médicale afin qu’elle puisse en faire bénéficier quelqu’un à qui ça pourrait servir. C’est en effet une potentielle option pour le traitement des dépressions passagères, fréquentes après un tel drame. Désormais quand je surprendrais des ébats fougueux dans la nuit Philippine, je ne pourrais m’empêcher d’y entendre ma modeste contribution aux secours, pour lesquels seuls les Philippins sont à féliciter.

La vitesse impressionnante à laquelle les habitants de Tacloban se réapproprient leur cité pourrait limiter notre intervention à un temps assez court, quelques semaines. Nous sommes environ une trentaine de personnels internationaux à Tacloban mais ce chiffre devrait décroître rapidement. Le montage de l’hôpital est en effet achevé et le personnel médical Philippin se présente en masse pour reprendre son activité.

Un mandarin de l’hôpital débarqua ainsi deux heures après que j’eus fini de m’aménager un nouvel espace à la sueur de mon front et du reste de mon anatomie. Il me toisa l’air sévère : « Je suis le directeur et vous êtes dans mon bureau. » Aie, me voilà bon pour nettoyer un autre local. Si j’y retrouve des petites pilules bleues, cette fois je les laisserais afin de ne pas énerver leur propriétaire.

Au delà de l’espace, la cohabitation médicale entre une organisation humanitaire et une structure privée peut rapidement devenir compliquée. Si en termes de compétences, les anciens personnels de Bethany pourront bientôt assurer l’ensemble des soins, la gratuité de ces derniers, au moins pour les plus indigents, va devoir faire l’objet de garanties avant que nous puissions réellement partir. Nos patients ne paient rien. C’est l’un des rares points non négociables chez MSF.

Dernier symbole : la première opération chirurgicale programmée dans l’hôpital n’était pas l’amputation d’un membre infecté mais une césarienne. Yolanda si c’est une fille, Haiyan (ou Surge) pour un garçon ?