Groupe de champs
Yemen : Bienvenue dans le monde humanitaire

Bienvenue dans le monde humanitaire, où le ciel est bien plus souvent teinté de gris que de bleu, et encore moins de rose.

Ibrahim fait partie de ces personnes qui ont toujours un mot gentil pour l’autre, une sorte de de bienveillance naturelle renforcée lorsqu’il s’agit d'accueillir un étranger dans sa chère ville d’Hajjah. Homme à la barbe parfaitement taillée, au sourire enchanteur et à l’élégance vestimentaire permanente, il est d’une année mon aîné et me rappelle l’acteur français Rochdy Zem. Ibrahim est l’assistant de  Béa, et l’accompagne partout lors de ses différentes réunions, en partie pour en assurer la traduction. Il est aussi celui que est en charge de nous transmettre sur une base régulière de toujours précieuses informations sur l’évolution du conflit ou le contexte sécuritaire et culturel.

 “Devines qui est cette personne?”, me lance t-il en rentrant dans le premier bureau, après avoir salué mes nouveaux collègues. “J’imagine que tu es Aida!”, je réponds en m’adressant à la personne en face de moi. “Oui! Ton assistante! Welcome,Thomas!”, me rétorque-t-elle d’un ton enjoué, dans un anglais parfait. Comme quoi, lorsque le visage est couvert, les yeux et la voix se chargent de prouver que l’on on a pas besoin d'avoir le visuel d'un sourire pour en deviner sa couleur. Nous échangeons nos premiers mots où elle me laisse choisir le mobilier que je souhaite mais je lui réponds aussitôt que je prendrai celui de libre, ne voulant surtout pas bouleverser ses habitudes. Après avoir franchi les quelques marches menant à la porte de notre édifice MSF, mon nouvel espace de travail se trouve trois mètres plus loin sur la droite. Assez simple, d’une superficie d’environ 4 x 6 mètres, il contient donc nos deux bureaux faisant face à la porte. Ils sont entourés de murs beige clair et de deux grandes fenêtres, avec vue sur la cour de l’hôpital. La lumière naturelle est un grand plus. Je visite ensuite le reste du bâtiment: une petite salle de réunion, une plus grande pièce formant un open-space où se trouve la grande majorité des équipes, et le bureau de Béa et Ibrahim. 

Aida me propose sans plus attendre d’aller déposer mes bagages dans la maison où les cinq expats “permanents” du projet résident, en compagnie de l’un d’entre eux, Shirley, notre NAM (Nursing Activity Manager - responsable des infirmières). Originaire de Perth en Australie, là même où avait débuté mon histoire d’amour avec l’international en 2009, nos premiers échanges font remonter les doux souvenirs de l’accent “ozzie” à ma mémoire. Cela fait trois mois que Shirley est sur la mission et c’est également sa première. Elle a difficilement laissé sur son île pacifique son mari et ses trois filles pour vivre cette expérience après une longue carrière d’infirmière, en plus d’un travail dans la ferme familiale. Si la gentillesse et la douceur avaient une fille, elle ressemblerait certainement à  Shirley.

Il faut marcher environ deux minutes à travers l'hôpital pour accéder à la maison, ce qui consistera mon trajet, quatre fois par jour, pendant les six prochains mois. Al-Jomhori Hospital est disposé dans un carré au milieu duquel se trouve une cour extérieure, où un espace grillagé contenant des jeux pour enfants a récemment été mis en place par Unicef. La cour contient également le stationnement des deux ambulances de l'hôpital dont nous assurons l’entretien ainsi que notre Landcruiser MSF. C’est aussi un lieu central de déplacement et de regroupement des patients et de leurs accompagnants, le tout formant un espace rarement tranquille, synonyme de sécurité pour tous ses occupants. A la vue de ces brancards, je me rends rapidement compte que je serais au coeur de l’action, ce qui est idéal pour appréhender mon nouveau contexte de vie, et surtout pour me rappeler au quotidien le sens de notre présence. Mais, comme la timidité d’un enfant faisant pour la première fois face à un visage adulte inconnu, je n’ose pas trop m’attarder sur les patients, préférant me réfugier dans la discussion avec Aida et Shirley. Je détourne mon regard de ce maigre vieil homme allongé là, au soleil. Allons-y en douceur, alors que ma mémoire me rappelle qu’elle est capable de compter sur les doigts de quatres mains les fois où elle a mis les pieds dans un hôpital au cours de sa vie.   

J’apprendrais quelques jours plus tard l’historique de notre présence à Al-Jomhori. Construit dans les années 1950, il est encore aujourd’hui la propriété du MoH, Minister of Health (ministère de la santé) du Yémen. En 2015, alors que les bombardements et la guerre s'intensifient dans le pays, les budgets de la santé s’évaporent, privant du même coup l’ensemble des employés de l'hôpital de leur salaire. Sans surprise, tandis que les besoins grandissent, l’hôpital est complètement désorganisé et le manque de main d'oeuvre et de moyens ne permet plus de faire face à l’accroissement du flux de victimes des actes meurtriers. MSF, présent depuis longtemps au Yémen, décide de proposer son aide en soutien des activités de l'hôpital, ce que nous faisons encore aujourd’hui. A travers le paiement de gratifications pour ses employés, l’apport d’expertise médicale et organisationnelle, la fourniture de médicaments et de nourriture, la rénovation de certains bâtiments ou encore l’achat et la maintenance d’équipements, MSF permet à l'hôpital d’exister, et de soigner plus de 5000 patients par mois. D’une structure amputée en 2015, marchant dans la souffrance pour sa survie, elle est est devenue capable d’avancer à un rythme constant grâce aux béquilles et à la rééducation fournie par nos équipes et, avant tout, nos donateurs. En espérant bientôt qu’elle puisse courir seule. Inshallah.

Nous traversons ensuite un couloir pentu assez sombre avant de grimper deux étages pour pouvoir accéder à une partie en rénovation de l'hôpital, financé par un fond des nations unies. Nous sommes rendu au dessus de la maternité. Soudain, une porte en métal peinte en marron imitation bois. “Nous y sommes!”, me dit Aida, la porte en question ne ressemblant en rien à une entrée de maison. 

Après l’avoir franchie, je fais face à une petite cour intérieure bétonnée, sans le signe de la moindre verdure, au coeur de laquelle une multitude de grosses sauterelles bondissantes semblent paisiblement avoir élu domicile. La cour donne accès à deux portes principales, qui constituaient autrefois les entrées de deux appartements séparés. C’est dans celui de droite que se trouve ma chambre, que je découvre avec plaisir. Petite (2.5 x 2 mètres), elle est l’ancienne cuisine de l’appartement, ce que les murs recouverts de carreaux de faïence blanc et de bouts de tuyaux sortant du mur rappellent. Une armoire en bois, une moquette aux poils raz de couleur verte, une planche surélevée par quatres pieds et un matelas dure constituent le lit simple, positionné au pied de la fenêtre à deux battants aux rideaux traditionnels, motifs floraux rouges et dorés. Celle-ci n’aurait rien d’exceptionnel si elle ne donnait pas accès à une vue absolument magnifique, donnant sur les montagnes et la vallée, à perte de vue, parsemées de petits villages. Je suis bluffé, une nouvelle fois, par la beauté de ce qui se présente à moi, et heureux de savoir que je pourrais reposer mon esprit par le simple fait de me redresser sur mon lit, du moins sans regarder au pied de la maison, là où les ordures éparpillées affichent un sacré contraste avec les attraits de mère-nature. Le reste est composé d’une salle de bain plutôt propre contenant douche avec eau chaude (un luxe!), toilettes et machine à laver, et de trois autres chambres. De l’autre côté de la maison se trouve les pièces de vie commune: la salle à manger aux murs vert pistache adossée à la petite cuisine, propriété de Suria, notre cuisinière, qui exerce chaque jour ses talents. Le salon est assez spacieux et contient des canapés typiques, disposés au sol le long des murs et des fenêtres, dans lesquels je passerai de longues heures, confortablement installé. Pour permettre de se divertir, une télévision, un tapis de course et un vélo d’intérieur faisant face à un panorama encore plus époustouflant que celui de ma chambre.

A la suite de cette visite de mon nouveau lieu de vie, je suis heureux de conclure que le confort ne devrait pas faire parti de la liste des enjeux majeurs de difficultés personnelles rencontrées sur le long terme.

Je passe le reste de la journée à rencontrer les équipes, à mieux comprendre nos actions dans ce grand hôpital, et à recevoir de nouveaux briefing, cette fois beaucoup plus concrets, comme par exemple la visite du lieu destiné à hiberner pendant des semaines si nécessaire, en cas de problème majeur. C’est à la fois rassurant et inquiétant que cela existe, me dis-je.

Nous avons seulement 22 employés nationaux sur le projet, ce qui est assez rare et en fait un projet atypique, loin des standards MSF. Ces employés sont divisés en trois grands départements: médical (docteurs, pharmacie, santé mentale, infirmerie), logistique (approvisionnement, maintenance, gardes) et administratif (RH et finances, dont je suis le responsable). Plus particulier encore, 230 employés de l’hôpital travaillent chaque jour en échange d’“incentives” que nous versons, pour leur permettre d’exercer leur profession en étant rémunérés. Dans mon travail, ce point est important, non seulement parce que nous sommes en charge du paiement, mais aussi parce la relation à ces employés est spéciale, étant payés par MSF mais non soumis à notre fonctionnement RH. Le principal avantage de ce type de projet est de pouvoir transmettre sur le long terme à toutes ces personnes des connaissances dont ils pourront bénéficier après notre retrait, qui interviendra tôt ou tard. Toujours un moment difficile, il est pour autant inévitable de par la nature de notre organisation, l’urgence. Tout étant une question de priorité de besoins, fermer un projet signifie en ouvrir un autre ailleurs dans le monde. 

En revanche, l’inconvénient est précisément que ce n’est pas notre hôpital, et j’apprends rapidement ce que cela signifie. Toutes les actions que nous souhaitons mener doivent être validées par la direction ou les autorités locales, et la dépense d’énergie pour pouvoir les convaincre est parfois immense. Dans un pays en guerre, les attentions et les dépenses sont davantage tournées vers l’obtention de la victoire finale que de sauver les victimes survenues en chemin. Et je me demande si les autorités ne confondent pas parfois les mots ONG et banque avec puit sans fonds. Les premiers signes de frustration apparaissent lorsque assez vite, je réalise que nous ne sommes pas accueillis les bras ouverts grâce notre bonne volonté d’aider, comme naïvement je pouvais le penser. Les challenges vont être nombreux et je me sens prêt à les relever.

Bienvenue dans le monde humanitaire, où le ciel est bien plus souvent teinté de gris que de bleu, et encore moins de rose.