Groupe de champs
Yémen : Arrivé à Sanaa, ma mission débute

Thomas Briand raconte son arrivée à Sanaa et les procédures suivies avant de commencer sa première mission MSF. Il s'occupera des ressources humaines et finance, dans la partie nord du Yémen. 

Il fait déjà bien chaud à 7h30 lorsque nous prenons place dans le minivan en direction du petit aéroport de Djibouti, cette ville-état de la corne Est de l’Afrique. Je suis entouré de collègues MSF rencontrés la veille dans la guesthouse où je suis resté deux nuits marquées par un sommeil très léger, décalage horaire et excitation impactant visiblement la capacité de morphée à me porter correctement dans ses bras. Djibouti sert de “hub” pour la plupart des expats en provenance ou en direction du Yémen, via le petit avion servant de navette pour rejoindre la capitale Sana’a mais aussi Aden, ville portuaire à l’extrême sud, où nous avons plusieurs projets. L’étape Djiboutienne est essentielle pour obtenir mon visa pour la partie sud du Yémen, beaucoup plus rapide à obtenir que celui du nord, cause de l’attente des derniers mois. Mais aussi pour apercevoir le sourire et la politesse des locaux, les bonjours étant monnaie courante lors d’une promenade dans la ville en compagnie de collègues canadiennes et espagnoles, pour goûter à l’excellente cuisine locale inspirée du voisin éthiopien.

Après 15 minutes dans la petite salle d’attente où nous semblons être les seuls voyageurs, l'hôtesse lance le signal “MSF!” et nous descendons les quelques marches menant au tarmac. Nous passons devant un groupe d’hommes cravatés s’activant devant les caméras à proximité de la tente blanche par laquelle j’étais passé pour une prise rapide de ma température deux jours plus tôt à mon arrivée. Je me dis que le coronavirus a visiblement des papiers en règle pour voyager si rapidement. Et puis je l’aperçois, à quelques mètres de là. Je réalise pourquoi seulement 20kg de bagage, cabine compris, étaient autorisés. Notre petit avion nous attends, semblant porté fièrement le logo rouge et blanc. Comme pour me rappeler mon passé aéronautique, je demande au pilote le modèle. Ce petit Beechcraft 1900D airliner, 16 places et deux rangées de sièges, s’apprête donc effectuer le court trajet d’1h30 par dessus la mer rouge, pour rejoindre Sana’a. Avec la sensation de me glisser dans une maquette d’avion, je regarde par le hublot le décollage et enclenche Jean-Michel Blais dans mon casque audio, avant de fermer les yeux. Je me sens calme. Voilà, c’est parti. 

Décollage 

Mon coeur commence à s’accélérer à l’approche de l’aéroport lorsque le rideau s’ouvre. Je suis au premier rang d’un spectacle tristement réel. Les bâtiments sont détruits, certains calcinés, je peux voir l’intérieur vide des hangars depuis que leurs toîts et fenêtres ont disparus. Plus marquant encore, j’aperçois des carcasses d’avions, civils et militaires, littéralement coupées en deux, sans vie et semblant attendre en vain leur évacuation. Drôle d’accueil dans ce qui ressemble à un musée à ciel ouvert, vestige de la guerre. L’avion s’immobilise non loin des quelques bâtisses encore debout. Mes collègues féminines ont pris le soin d’enfiler leur Abaya, cette tenue noire recouvrant leurs habits de haut en bas, et leur Hijab, ce foulard entourant leurs cheveux. A la descente, je m’étonne de la température beaucoup plus clémente qu’à Djibouti et on me rappelle que Sanaa se trouve à 2300 mètres en altitude. L'aéroport n'étant ouvert qu'aux avions de MSF, de la croix rouge internationale et de l'ONU, il n’y a pas une longue file d’attente pour se présenter aux agents d'immigration. L’un d’eux me prends mon passeport et me dit de patienter. J’en profite pour m'asseoir et observer le lieu: des plaques du plafond ébranlées, une horloge aux aiguilles figées, une ancienne publicité pour l'hôtel Mercure, semblant rivaliser avec ses voisines dans un concours d’empoussièrement. C’est à ce moment que Nasser se présente à moi avec un ton très sympathique dans un anglais parfait: “Thomas? How are you?”. Il fait parti de l’équipe RH de MSF et est agent de liaison, chargé de faciliter les relations avec les autorités notamment pour les visas. Il est accompagné d’un agent d’immigration qui me pose quelques questions, avant de me libérer 20 minutes plus tard, passeport et double visa en main. Soulagement! Je m’installe à l’arrière du Toyota Hilux estampillé MSF sur le dessus, après avoir salué notre chauffeur. Sur le trajet de 25 minutes menant aux bureaux et à la maison des expats, l’un et l’autre étant séparés d’une simple ruelle, je discute de choses et d’autres avec Nasser. Il pose la première pierre de l’hospitalité Yéménite dont j’avais tant entendu parlé. A la question de savoir s’il est heureux de travailler pour MSF, il me réponds sans sourciller : “c’est une fierté, car on a vraiment l’impression de faire une différence sur le terrain, depuis toutes ces années de difficulté”. 

Introduction au contexte du terrain

Les bureaux, assez spacieux, sont partagés avec les équipes de MSF OCA (Operational Center Amsterdam).  Ils abritent tous les départements qui sont en support des différents projets, dont le miens à Hajjah. Je fais le tour des équipes avec mon HRCO (Coordinateur RH), Yaka, Ivoirien au large sourire, qui est sur la mission depuis un an. “Nous sommes heureux d’enfin pouvoir te compter parmi nous” me dit Caroline, seule française et chef de mission depuis un et demi. L’objectif du passage avec les équipes de coordination est de recevoir des briefings sur le fonctionnement de la mission. C’est très rassurant et permet de se sentir plus en confiance. Je passe du temps avec les responsables de départements: finances, RH évidemment mais aussi médical, logistique (où je reçois le briefing sécurité assez poussé), supply-chain. Lors du très intéressant briefing culturel avec Marwan, conseiller à la chef de mission, je redescends mon ourlet de pantalon remonté aux mollets, après avoir été avisé que cette pratique s'apparente à celle d’un groupe religieux. En général, l’escale ici est de deux jours mais assez rapidement je comprends que ce sera différent pour moi. Le Covid-19 ayant aussi décidé de s’inviter dans la danse, j’apprends le lendemain que je devrais rester 14 jours minimum. 

Je passe 95% de mon passage par Sana’a dans la maison. Située dans le quartier diplomatique, MSF y est entré il y a quelques années pendant que les diplomates faisaient le chemin inverse, conséquence de la crise. Sur trois étages, elle abrite un nombre incalculable de chambres pour héberger les expats qui arrivent et repartent du pays, mais aussi ceux qui viennent s’y reposer lors de leur R&R (Rest & Recovery), ces jours mis en place pour pouvoir souffler loin du rythme intense des projets. Un moyen de réapprendre à marcher après avoir tant couru. Sur le toît, je regarde l’immense logo MSF avec sa traduction en arabe pour pouvoir signaler notre présence. “Je te rassure, notre stratégie sécuritaire ne repose pas uniquement sur ce logo!” me lance Roger dans un éclat de rire. Il sait de quoi il parle. Catalan à la trentaine avancée, il est responsable des urgences au sein de la mission et adjoint à la chef de mission. C’est sa deuxième fois au Yémen. La première en 2016, il avait notamment participé à la réouverture de notre Hôpital à ABS, dans le nord du gouvernorat de Hajjah, qui avait subi un bombardement intentionnel largement dénoncé publiquement. D’une énergie assez incroyable et rarement mise à mal, son leadership naturel est rassurant et j’apprécie sa capacité à dédramatiser par l’humour, si important. Et puis c’est le seul visage qui m’était familier quand je suis arrivé ici: il était l’un des intervenants lors des PPD de Barcelone!

Dans les 5% où j’ai la chance de pouvoir sortir, Roger me propose d’aller visiter la vieille ville lors de la seule heure et demi autorisée. Je n’hésite pas longtemps. C’est l’occasion de traduire en image les mots des livres et articles parcourus en amont de ma mission. Quinze minutes de trajet. Mes pupilles s'imprègnent de la ville et de la vie qui y règne. Sana’a est érigée sur un étrange plateau entouré de montagnes, qui lui confère une beauté assez particulière. Le parcours est préparé minutieusement lorsque le chauffeur nous dépose. Nous rejoignons Abdullah, notre responsable comptable, qui connaît bien la vieille ville pour y avoir grandi, et qui est heureux de pouvoir nous la faire partager. Je comprends rapidement pourquoi. Je découvre une cité comme je n’en n’avais que très rarement vu auparavant. Du haut du toit d’un des seul hôtel encore ouvert, j’observe une merveille d’architecture ancienne, non sans rappeler les contes des milles et une nuit. 

Des maisons en pierre de couleur beige clair, des fenêtres ornées de géométries finement dessinées, des lisières méticuleusement sculptées entourant les toits plats, des mosquées d’une rare beauté se dessinant au loin devant les montagnes. “Tiens, voilà un éclat d’obus” me confie calmement Abdullah, alors que mon regard suit la direction de son index. Ceux-ci restent en nombre limités dans la vieille ville, fort heureusement. En marchant dans l’un des plus vieux marchés de la ville, je vois beaucoup de vie dans les étroites ruelles bondées de marchands en tous genres. Malgré les impossibles tragédies vécues, une économie en grande souffrance et un système de santé à genoux, je constate que malgré tout, la vie continue.

Cinq jours après mon arrivée, je reçois mon laptop en provenance de Hajjah. Je peux enfin me plonger plus en profondeur dans les sujets de mon projet. Je lis les politiques, je parcours le budget, je m'imprègne des courriels, et je suis en contact avec les gens sur place. Saddam, habituellement basé à Sana’a qui couvre le "gap" sur place en attendant mon arrivée, me prépare un très bon plan de passation avec beaucoup de détails et de professionnalisme. "Je serais toujours en contact si tu as besoin", me dit-il chaleureusement lors d'un de nos appels. 

Mon passage par Sana’a m'aura permis de rentrer plus en douceur qu'à la normale dans ma première mission, bien qu'ayant des journées bien remplies. Quinze jours après avoir y avoir atterri, le responsable logistique m'annonce que le permis pour pouvoir voyager vers Hajjah est enfin obtenu. Je partirais en voiture, le mercredi 25 mars 2020.