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Qu’est ce qui tue vraiment un enfant ?

Lorsque la médecine moderne n’est pas la seule alternative, mais seulement une des options possibles quand votre enfant tombe malade.

Elle a la rougeole. La fièvre a débuté il y a une semaine. Elle a perdu l’appétit et a commencé à tousser. Il y a cinq jours, les petits points rouges sont apparus sur la peau de la tête. Ils se sont propagés le long des bras, du torse, du dos et des jambes, tels les derniers oiseaux migrateurs d’Europe qui se dirigent actuellement vers le sud, en direction des plaines d’Afrique. La toux s’est amplifiée. Puis elle a été prise de diarrhée.

Elle a un an et trois mois. Elle souffre de malnutrition sans pour autant présenter de symptômes aigus. La fillette n’a probablement pas eu la vie facile au cours de ses 15 premiers mois de vie. Lorsque l’état de la fillette se dégrade, ses dernières forces l’abandonnent et les parents comprennent que la situation est grave. La rougeole est dévastatrice dans la région depuis  longtemps. Ils savent que c’est une maladie dangereuse.

Ils font ce que beaucoup d’autres feraient. Ils demandent conseil à leurs proches. Il y a plusieurs options. Ils peuvent se rendre au centre de santé / dispensaire, mais ils n’ont pas l’argent pour les médicaments, alors ils décident de ne pas s’y rendre. Ils peuvent aussi aller chez un tradipraticien (praticien de médecine traditionnelle), mais les plantes prescrites coûteront également de l’argent. Le traitement peut être administré sous forme de potion, mais il est généralement appliqué par voie rectale. Dans ce cas, les parents décident de suivre les conseils de la famille.  Une parente avait eu une inflammation et reçu un traitement à base de permanganate de potassium. Ils savent qu’ils peuvent acheter le permanganate de potassium sur le marché, ce dont ils ont les moyens. Maintenant, comme ils doivent se dire que la fillette a de la fièvre et une infection, et que ce traitement semble efficace pour combattre la fièvre et l’infection, ils achètent le permanganate de potassium  et administrent le liquide dans le rectum de la fillette. Une partie du liquide s’échappe et coule sur la peau autour de l’anus.

Il est difficile de comprendre une histoire pareille. Peut-être que la raison tient au fait que le traitement est censé purifier la fillette. Pour écarter les mauvais esprits, et cela nécessite des produits chimiques ou des poisons puissants. Quand les moyens médicaux sont inadéquats et que les villageois ainsi que la famille ont pour habitude de consulter le tradipraticien dès que quelqu’un tombe malade, ou bien d’acheter n’importe quoi sur le marché qui ferait l’affaire selon eux, alors ces options leur paraissent parfois les mieux appropriées. Cela n’est pas si surprenant.  Au cours des semaines que j’ai passées à Mulongo, j’ai vu plusieurs cas « d’empoisonnement »  dus à des mélanges à base de plantes, des solutions salines et des choses bizarres telles que des produits utilisés pour tuer le poisson, que l’on applique directement dans le rectum des enfants. Ces méthodes ont été recommandées par différentes personnes, des membres de la famille âgés et des tradipraticiens.  En tant que médecin, il est évident que ces « traitements » ont un fort potentiel à compliquer l’évolution de la maladie de ces enfants auxquels ils sont administrés. Ils deviennent souvent inquiets, irritables, et leur niveau de conscience peut en être altéré.  Le foie s’hypertrophie  et subit une inflammation. Lorsque le foie est malade, cela augmente le risque de chute de sucre sanguin (en effet le foie stocke les réserves de sucres les plus rapidement disponibles dans l’organisme) et d’autre part,  de perturber les facteurs de coagulation sanguine (c’est-à-dire que le sang ne coagule pas comme il le devrait). Le sel de potassium dans le potassium permanganate est une substance très puissante. Lorsque le liquide est appliqué sur la peau ou sur la partie génitale, il se comporte comme un agent asséchant, mais lorsqu’il est introduit dans le rectum, tapissé de membranes muqueuses, le risque qu’il soit absorbé dans le flux sanguin est important.  Un niveau de potassium élevé dans le sang augmente le risque d’arythmies et de mort subite.

La famille habite loin de Mulongo. La mère prend sa fillette sur son dos et commence à marcher. Elles parcourent 48km de très mauvaises routes pleines de sable et de bosses, elles franchissent un col de montagne et traversent la rivière Congo avant d’atteindre Mulongo. Elles entrent dans la salle de l’hôpital après avoir franchi la porte d’un pas timide. La fillette qu’elle porte est vraiment d’humeur irritable, elle crie et ne peut pas se tenir tranquille. Elle tousse et respirer lui demande de gros efforts. Le taux d’oxygénation du sang a chuté de manière alarmante. Elle souffre d’une détresse respiratoire. Elle est pâle. Son taux de sucre sanguin est bas et elle présente une anémie sévère. Le crépitement perçu  lorsque l’on écoute son poumon droit est un signe de pneumonie. Son cœur bat fort. La zone abdominale est sensible, en particulier au niveau du foie, qui présente une hypertrophie. Un examen plus approfondi de la fillette montre des brûlures sous forme de taches sur la peau autour de l’anus et des cuisses, aux endroits qui avaient été en contact avec le potassium permanganate. On lui donne de l’oxygène, de l’eau sucrée par intraveineuse, des antibiotiques et on pratique une transfusion sanguine. Le lavage gastrique présente des trainées de sang.

La mère comprend que la fillette est très malade. Les parents ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour leur fillette malade. Il n’est pas facile de laisser les autres enfants à la maison. Le seul fait de se déplacer loin de la maison coûte de l’argent, pas énormément, mais c’est plus que ce qu’ils peuvent se permettre.
Le taux de sucre sanguin ne cesse de chuter. Le taux d’oxygénation s’améliore, et le pouls ralentit pour atteindre un niveau plus normal. La fillette se montre moins irritable, mais son niveau de conscience demeure altéré. Son état reste critique mais stable.

La difficulté en cas d’empoisonnement est due au fait que le danger n’est pas écarté après la première phase aiguë. Si le foie est atteint, le patient risque une insuffisance hépatique aiguë, qui évolue généralement en quelques jours. Dans ce cas, une greffe du foie s’impose d’urgence. Les toxines sont souvent puissantes et peuvent affecter les enzymes qui régulent les fonctions de l’organisme. Le risque d’arythmie peut se prolonger pendant une longue période. Dans le cas présent, la fillette souffre de la rougeole, de malnutrition, de pneumonie, de diarrhée et d’anémie. Toutes ces conditions médicales accumulées placent la fillette dans une situation critique. Et de surcroît, elle doit aussi combattre l’empoisonnement.

Au matin, à six heures, au moment où le soleil commence à éclairer la pièce à travers les fenêtres sans vitres côté est, et que les insectes ont quitté les ampoules lumineuses depuis lesquelles ils avaient surveillé la fillette lors de sa première nuit d’hôpital, son état se détériore. Elle redevient très irritable. Son taux d’oxygénation diminue, du sang s’écoule de son nez, le pouls ralentit jusqu’à un niveau critique et peu de temps après, il devient  indétectable au niveau de son poignet. Quelques minutes plus tard, son cœur s’arrête de battre. L’arrêt cardiaque est constaté. La réanimation s’avère inutile. Nous cessons nos efforts. Tout s’arrête, comme à chaque fois que les tentatives de réanimation sont abandonnées. L’air du matin se fait lourd tout à coup, il faut presque l’aspirer par gorgées. Ensuite, se tourner vers la mère, pour rencontrer son regard et dire en français (qu’elle ne comprend pas) que c’est fini. Je suis désolée. Nous avons fait notre possible. Et puis attendre que mes mots soient traduits et que la salle se remplisse des cris de la mère, elle hurle sa douleur. Elle a perdu son enfant.

Qu’est-ce qui tue vraiment un enfant ? Sans l’empoisonnement la fillette aurait pu être sauvée. Mais en même temps je comprends bien que les parents ont fait de leur mieux. Leur façon de penser relève d’une certaine logique, bien que dans ce cas cela se soit avéré une très mauvaise chose. Lorsque la médecine moderne n’est pas la seule alternative, mais seulement une des options possibles quand votre enfant tombe malade. Je pense que les soins de santé modernes de grande qualité sont la solution. Nous devrions montrer l’exemple. Il nous revient de montrer que cela est la meilleure option.