Groupe de champs
Le quotidien d'une journée spéciale au Yémen

Quelques temps plus tard, au fond de mes draps, j’éteins la lumière près à ne faire qu’un avec le sommeil, après une nouvelle semaine intense. Les images de la journée défilent dans ma tête. Je rallume la lumière. Je prends le temps d’en écrire un résumé sous forme de notes. Il y a des journées plus spéciales que d'autres. Celle-ci en fait partie. 

“En mission, il est important d’avoir des routines personnelles”, nous avais prévenu la cellule psychosociale au cours des PPD. Avoir un rythme régulier est un des facteurs clé d’une traversée sereine des mois sur le terrain. Comme chaque matin, je presse un citron vert dans mon verre avant de le remplir d'eau tiède et j’observe, debout dans la cuisine, les montagnes de plus en plus verdoyante suite à l'arrivée des premières pluie. Aussi beau que cela puisse être, c’est aussi comme chaque année le signal d’une possible épidémie de choléra, entraînant les équipes médicales à intensifier leur surveillance.

A 7h30, le silence semble combler le vide dans la vallée. On pourrait presque entendre le bruit des rapaces planant au dessus du vertigineux dénivelé. Un contraste avec la situation dans l'hôpital, quelques heures plus tard. Je songe à ma journée, et me demande quelle sera la nature des imprévus, devenus quotidiens, dont j’aurais à faire face. Après avoir absorbé une banane et quelques biscuits, il est temps de me mettre en marche. Je suis chargé d’ouvrir le bureau chaque matin avant l’arrivée des équipes, ce qui n’est pas la plus mince des responsabilités lorsqu’on connaît ma relation tumultueuse avec la ponctualité. J’enfile ma sacoche en bandoulière sur l’épaule, par dessus la veste sans manche MSF, servant à nous identifier clairement. Cette veste, c’est un peu le symbole auquel j'associais les travailleurs de terrains avant d’en devenir un moi-même. Le rappel vestimentaire permanent du poids de nos actions, porté chaque jour sur nos épaules.

La vie à l'hôpital

Au cours de la matinée, je vois comme souvent par la fenêtre de mon bureau des patients allongés sur leurs brancards ou le petit muret longeant l’allée principale. Certains sont mal en point, d’autres semblent profiter du soleil le sourire aux lèvres, la jambe plâtrée des orteils jusqu’en haut de la cuisse. Aida interrompt mon attention posée sur eux. “Ya Thomas! Aujourd’hui, allons faire un tour dans l'hôpital!”. Il est vrai que depuis le deuxième jour suivant mon arrivée ou j’avais eu un aperçu rapide avec Ekaterine (notre PMR, Project Medical Referent) lors de mon briefing médical, je n’ai pas eu l’occasion d’y retourner. Plus d’un mois plus tard, il est temps, alors que je m’étais fais la promesse de ne pas tomber dans le piège de rester en permanence dans mon bureau. “Bonne idée. Tamam, let’s go!”

Nous commençons par les urgences, porte d’entrée de la réception des patients qui sont ensuite orientés vers les différents départements en fonction de la gravité de leur cas. Une petite salle d’attente à l'entrée (le triage) donne ensuite accès à un espace beaucoup plus grand, où quelques lits sont installés séparés par de simples rideaux de différentes couleurs, en fonction des symptômes. Des patients sont en train d’être examinés par des docteurs en blouse blanche. A ma vue, ceux-ci me saluent et j’explique le sens de ma visite, qui est de mieux comprendre le fonctionnement de l’hôpital pour effectuer mon métier avec plus d’efficacité. Aida traduit mes propos lorsque nécessaire, tous ne parlant pas un aussi bon anglais que le siens. 

Je découvre ensuite les bureaux de mes collègues administratifs de l’hôpital: les responsables RH et finances. Ce sont mes interlocuteurs principaux dans mon champs d’action et il s’agit d’entretenir des relations positives, même si nous aurons souvent l’occasion de ne pas être en harmonie sur divers sujets. J’y reviendrai.

Les départements IPD (In Patient Department - c’est à dire là où se trouvent les patients admis pour une nuit minimum) sont strictement séparés en deux, entre les hommes et les femmes. Nous visitons uniquement le premier, là où je suis autorisé à entrer. Il existe plusieurs chambres, mais aucune n’est individuelle. Les lits s'entassent jusque dans les couloirs. Pratique lorsqu’on ne peut écarter les murs... A chaque fois, un simple lit et une petite commode juxtaposée, en guise de séparation avec le voisin. Dans ce contexte, je constate qu’il vaut mieux cultiver l’art du respect mutuel entre nombreux co-chambriers, alors que les occupants ne semblent pas gênés par le partage collectif de leur condition. 

Mon attention se dirige alors vers ce petit chat, adorable sous sa pelure grise striée de noir. Il n’aurait rien de choquant s’il ne se trouvait pas dans un hôpital, sous ce lit dans le couloir! Il y a certainement matière à mieux faire en terme de mesures protectionnelles contre les infections... J’en glisserai un mot à Ekaterine.

“Ya! Doctor!”, j’entends ces mots prononcés d’un ton agressif à quelques mètres. Nous continuons notre chemin, les intonations de voix élevée étant monnaie courante, le calme ne faisant pas vraiment partie du décor. “Ya! Doctor!”. Cette fois, pas de doute, c’est bien à moi que la voix s’adresse. J’avais oublié que MSF était traduit sur ma veste.  “Ana mach Doctor!” ("je ne suis pas docteur!"), je réponds, fière de mettre en pratique les rudiments de langue arabe appris grâce à notre professeur lors de notre cours hebdomadaire. Ce sera loin d’être la seule fois où on m’interpelle de cette manière, régulièrement dans les couloirs, et dans la ville lors de nos rares sorties. Je m’amuse à penser qu’une simple veste se substitue à dix années d’études universitaires pour pouvoir obtenir le suffixe Dr. devant son nom.

J’essaie néanmoins de comprendre la volonté de cet homme. Aida m’explique que ce monsieur accompagne son frère ayant subi un accident de la route la veille, et qu’il n’est pas satisfait par la réactivité et le suivi des docteurs MSF. Au fil de la discussion, je tente de lui expliquer que les docteurs font leur tour régulièrement et que si il n’y a pas d’urgence, un peu de patience serait appréciée. Bien que je réitère le fait que je ne fais pas parti du corps médical, il nous invite avec insistance à aller voir son frère, qui partage sa chambre avec une dizaine d’autres patients. Nous acceptons. En entrant dans la pièce, tous les regards se tournent vers Aida et moi. A présent au chevet du lit, nous observons l'accidenté. Ana Mach Doctor, mais je peux voir que l'accidenté, d'une maigreur marquante, n'est pas en très grande forme. Nous discutons quelque instants et j'ai le sentiment que le frère du patient est moins agacé et plus souriant lorsque je l'informe que nous devons continuer notre tour. Une simple écoute aura peut-être temporairement apaisé cet homme. C’est surement peu, mais j’en suis toutefois soulagé et heureux.

Au détour d’un couloir, une infirmière nous interpelle pour nous montrer l’état du plafond. Une multitude de tâches noires liées à l’humidité a envahi cette partie du bâtiment, et des seaux sont positionnés en dessous pour recevoir l’eau des pluies torrentielles qui s'abattent souvent à cette saison sur la ville. Elle me signale qu’il serait vraiment bien de faire quelque chose. Je ne peux que comprendre évidemment. Ce ne sont pas des conditions optimales de travail. Impuissant sur le moment, je l’informe que j’en parlerai ma responsable pour voir si une rénovation est prévue.

Nous traversons à présent un couloir, dont l’entrée est habitée par une télévision crachant à tue-tête des images de militaires accompagnés d’une musique entraînante, sur laquelle nombre de regards de patients sont posés. Nous venons d’entrer dans la partie destinée aux traumas incluant les blessés de guerre revenus du front blessés. Nous ne rentrons pas dans les chambres mais je peux tout de même entrevoir des patients. Je suis marqué par le jeune âge de certains, probablement autour de dix-huit ans, si ce n’est moins.

Avant d’entrer dans le prochain département, Aïda me demande si je souhaite le visiter. Il s’agit du département ICU (Intensive Care Unit - Unité des soins intensifs). Je me rappelle que j’avais refusé lors de la première visite, de peur de ne pas être prêt à affronter la situation difficile des cas admis. Mais de la peur naît le courage...Il est temps de franchir le pas, non sans appréhension. C’est le moment de tester ma carapace. Nous nous protégeons de la tête aux pieds, selon les normes de protection contre les infections. L’infirmière en charge m’informe qu’il y a seulement huit lits disponibles, tous remplis. A chacun d’eux, elle m’explique les raisons des admissions, dans un calme rassurant. La très grande majorité est dans le coma. Je suis marqué par cette petite fille de 6 ans, le visage déformé, boursouflé et mauve pour la plupart. Une chute en hauteur, en jouant...Je frissonne lorsque l’infirmière tente de l’interpeller, sans succès. Je sursaute lorsque cette dame de 90 ans crie dans son masque respiratoire dans ce qui ressemble à de la douleur. Je recule d’un demi pas à la vue de cet homme transpirant à grosses gouttes, épris de convulsions, un tuyau dans la bouche, et dont la vie ne sera surement plus la même après son accident de voiture.

Un peu comme un marin prenant la mer pour la première fois, je suis surpris et soulagé de constater que je n’ai pas le mal de mer. La carapace tient, pour le moment.

Nous visitons ensuite le laboratoire et ses différents tests (rayon-X, tests de sang, radiologie...). Ce docteur prends le temps de m’expliquer en quoi consiste les ultrasons, en même temps qu’il sonde le ventre d’un patient, me montrant l’écran qui me rappelle les images d’une échographie. Je suis spécialement intéressé par le laboratoire pour une raison différente: recevant chaque mois la facture de tous ces tests, particulièrement élevée, j’ai le mandat de contrôler que nous finançons bien la bonne quantité, qui représente plus de 7500 par mois. D’où l’importance d’en comprendre le fonctionnement. Il est absolument primordial dans mon rôle de m’assurer que l’argent dépensé le soit directement pour les patients. Il ne s’agirait pas de financer quelconque surplus pour servir une autre cause que celle de la santé des Yémenis...

Aida me montre au loin la maternité dont nous assurions également le financement jusqu'en janvier dernier. 

Mon attention se tourne alors vers les cris de ces hommes qui, une main en l’air, l’autre tenant un cercueil placardé de photos, se dirigent vers la sortie dans un rituel qui semble bien huilé. Il reviennent de la morgue, et honorent l'un d'entre eux ayant donné sa vie au combat. Pour moi, c'est encore une vie emportée par le drame de la guerre...J’appelle aussitôt Béa pour l’en informer. Il est important que la Fieldco sache ce qui se passe dans l’hôpital, notamment pour s’assurer qu’aucune arme ne soit admise en son sein.

De retour au bureau, j’apprends avec effroi qu’un de nos employés a dû quitter le travail après avoir appris que son frère avait trouvé la mort, conséquence des combats plus à l’est. Deux semaines après son cousin. Je suis encore plus retourné lorsque je suis mis au courant qu’il lui sera impossible d’aller lui dire un dernier au revoir, les mouvements étant impossibles dans cette région dangereuse du pays. Encore une vie emportée par le drame de la guerre…

Plus tard, peu avant 17h, nous réunissons l’ensemble du staff pour leur annoncer une nouvelle délicate. Faute d’arrivée possible d’expats dans le pays à cause du virus Corona, nous devons suspendre momentanément les activités du projet qui devait ouvrir quelques semaines plus tôt, à Al-Qanawis. C’est une décision difficile, après tant de travail de préparation par les équipes sur place depuis plus d’un an et demi. Tous les employés sont réaffectés sur d’autres projets et nous sommes heureux d'accueillir à nouveau Faiz, qui avait fait le chemin inverse deux mois plus tôt.

Après l’annonce faisant face à des visages déconfits, soudain, Béa passe la parole à Aida, alors qu’un gros gâteau fait son apparition au milieu des bureaux. “Thomas, happy birthday! Je sais que c’est 5 jours avant la date officielle mais le ramadan commence dans deux jours et on aurait pas pu célébrer!”. Touché. Une surprise est belle, et encore plus lorsqu’on ne s’y attend vraiment pas. Les chants s’enclenchent, en anglais, en arabe. Nul doute que je suis ému lorsque je remercie l’ensemble de l’équipe pour son extraordinaire gentillesse et hospitalité, tout juste un mois après mon arrivée. Les sourires ont pris place sur les visages. 

Tout un symbole du mélange d’émotions prenant chaque jour sa place dans la vie d’un travailleur de terrain.

Après la journée de travail

A la fermeture du bureau, sur le pas de la porte, je discute avec Anwar qui me rappelle qu’il nous rejoindra à la maison dans quelques heures. Le mercredi, qui est un peu l’équivalent du vendredi soir au Canada (le weekend officiel étant le jeudi et vendredi au Yémen), a été baptisé “K-night”, en l’honneur du duo Khat et Karaoke.

Pratique profondément ancrée dans la culture Yéménite, le khat est donc cette feuille de plante mâchée par plus de 90% de la population, hommes comme femmes, généralement dès les premières heures suivant le lunch, jusque tard dans la nuit. La taille de la boule au creux de la joue est proportionnelle au défilement des heures au cours de la journée, et elle est arborée fièrement dans la rue. Les feuilles sont régulièrement mâchées lors de réunions de travail par les autorités du pays. Il parait que cela favorise la prise de décision...La culture du Khat, en partie destinée à l’exportation vers le voisin saoudien, à une place primordiale dans l’économie du pays, et représente un coût énorme en terme d’irrigation. Son prix, loin d’être bas lorsque l’on souhaite un minimum de qualité, n’a pas toujours l’esprit d'équipe avec le budget familial, ce qui constitue bien souvent un problème. La consommation de Khat est interdite dans la plupart des pays européens, étant considérée comme illicite pour ses effets d'excitant naturel. Dépendamment des gens, elle peut avoir des impacts sur l’attention et le sommeil. C’est pour cette raison qu’elle est bannie pendant les heures de travail pour le staff MSF. 

Alors que je m’étais initié à ma première “session de Khat” à Sanaa en compagnie de Roger en réponse à l’invitation d'un collègue de médecins du monde, nous avons mis en place le rituel chaque mercredi avec plusieurs membres de l’équipe, selon le principe du “vient qui le souhaite”. Au delà de la pratique en elle-même, pas forcément agréable et dont les effets sont sur moi très limités, ce qui me plait est l’aspect social de l'événement. Le temps semble suspendu quand nous nous regroupons, confortablement assis dans les canapés, pendant des heures durant, à disserter sur les choses de la vie. J’ai beau chercher, je ne vois pas d’équivalent dans ma vie canadienne, là où le rythme oppressant des aiguilles de l’horloge nous fait oublier l’importance de prendre le temps. A chaque fois, c’est l’occasion parfaite d’en connaître davantage sur l’équipe et la culture du pays. 

Ce soir là, Anwar, notre responsable logistique, est donc comme toujours de la partie. Il m’a à nouveau forcé à ne pas participer au financement du Khat consommé, respectant la tradition de ne pas faire payer un invité lors de ses premières sessions. Cheveux noirs gominés, le visage arrondi sur lequel sont posées de fines lunettes, il ne peut s'empêcher d’afficher en permanence un large sourire malicieux. Ouvert d'esprit, il n’est jamais avare de partager son expérience ou sa vision du monde dans un élan de plaisir. J’en apprends davantage sur son incroyable histoire. Originaire de Hajjah, Anwar avait pris le risque de la quitter en 2002 pour s'installer à Haradh, ville plus au nord du pays, dans le but de créer son institut de formation en informatique, langue et développement humain. Mené de main de maître, celui-ci avait connu le succès assez rapidement en devenant un acteur majeur de la vie économique locale. Parallèlement, il avait connu le marriage et la naissance de trois enfants. Mais en avril 2015, tout s'effondre. Le destin bascule. Sans véritable raison apparente, la ville n’étant pas une base militaire stratégique, les bombes fendent soudainement le ciel pour s'abattre sur la population civile et les infrastructures de la ville. Parmi celles-ci, la maison familiale de Anwar, littéralement coupée en deux. Sans véritable autre choix, en urgence, la famille prépare les valises avec ce qu’il reste et laisse derrière elle sa vie. Jamais plus elle n’y retournera. Le pot d'encre rouge s'est renversé sur la feuille de l'histoire de sa vie à Haradh, effaçant toutes les lignes dans une violence aussi inouïe qu'impromptue. Et il faut déjà tourner la page. De retour à Hajjah, il devient urgent de trouver de quoi remplir les assiettes. “Cadeau de dieu” comme il le dit, il trouve une opportunité avec MSF d'abord sur notre projet à Abs, puis à Hajjah. Devenu responsable des activités logistiques au fil des années, Anwar s’épanouit aujourd’hui dans son travail qui le lui rends bien. L’organisation tatouée sur son coeur, un dévouement omniprésent, sa relation avec MSF est bien plus qu’une simple union par un contrat de travail. “Je travaille pour Dieu, il me protège", conclue t-il. 

Je suis abasourdi par l'écoute de son histoire aux airs d'ode à la résilience, fasciné par la légèreté avec laquelle il la raconte, admiratif de sa capacité à ressortir le stylo lorsque la page de la vie redevient blanche si subitement. 

Quelques temps plus tard, au fond de mes draps, j’éteins la lumière près à ne faire qu’un avec le sommeil, après une nouvelle semaine intense. Les images de la journée défilent dans ma tête. Je rallume la lumière. Je prends le temps d’en écrire un résumé sous forme de notes. Il y a des journées plus spéciales que d'autres. Celle-ci en fait partie.