Groupe de champs
En voiture, de Sana'a à Hajjah

Jamais je ne pourrais oublier ce moment. Difficile d’imaginer meilleur accueil là où j’allais passer les six prochains mois. On a pas deux fois l’occasion de faire une première bonne impression.

On a pas deux fois l’occasion de faire une première bonne impression… J’ai pris le soin de sortir du réfrigérateur les fromages ramenés de Montréal et de les placer à côté de mon sac dans le coffre de notre Toyota  Hilux. Il parait que c’est le genre d’attention qui rempli le coeur des expats de joie l’espace d’un instant, après des mois à tartiner l’équivalent de vache qui rit ou de feta locale sur un petit bout de pain rond. 

Je demande à Béa si elle a une préférence entre l’avant et l’arrière pour parcourir les trois heures reliant Sana’a à Hajjah. “Le protocole de sécurité impose à la personne ayant le plus de responsabilité de s’installer à côté du chauffeur, pour pouvoir mieux contrôler la route et intervenir rapidement en cas de besoin”, me répond-t-elle. Or, il s’avère que Béa est ma responsable hiérarchique. Je prends donc place derrière elle et notre chauffeur contrôle le bouclage de ma ceinture de sécurité, avant de tourner la clé déclenchant le bruit sourd du moteur. 

Béatriz est arrivée une semaine plus tôt sur Sana’a pour faire ses R&R. C’était l’occasion parfaite pour faire connaissance. Espagnole aux traits du visage fins, à l’accent très prononcé, femme à l’autorité naturelle dotée d’une énergie sans pareil, elle me partage son expérience dans l’humanitaire après une carrière en marketing. Longtemps impliquée au sein de la croix rouge internationale, notamment en Haïti en 2012 (suite aux tremblements de terre de 2010) et au Niger (sur des projets de santé sexuelle, d’hygiène menstruelle, de malnutrition et d’hygiène sanitaire - WASH), elle a ensuite rejoint Médecins du monde, passant deux ans au Burkina Faso pour adresser des problèmes de mutilation génitale féminine, de malnutrition et de violence conjugale. Après 16 mois de missions avec MSF en République Centrafricaine, elle est à Hajjah depuis janvier en tant que “FieldCo”, coordinatrice du projet. Ses anecdotes, racontées avec passion et humour, sont riches d’enseignements et sont régulièrement ponctuées de “ostia” qui me rappellent les “osties” québécoises. Béa aime partager son savoir dans une posture de coaching et c’est une aubaine pour un “1st missioner” comme moi. Avec mes nombreuses questions, les blancs dans nos discussions sont aussi nombreux que les flocons de neige tombant du ciel Vietnamien. 

Pour les autorités, le contrôle du territoire est une pièce maîtresse dans le puzzle d’un pays en guerre. Nous prenons la route à 7h50. Sur le tableau de bord se trouve une bonne dizaine de photocopies du permis de circulation, qui seront distribués à chaque checkpoints ponctuant le chemin. Chacun représente une haie qu’il faudra franchir avec plus ou moins d’aisance pour atteindre la ligne d’arrivée tant attendue à Hajjah. Nous sommes prévenus que le premier, à la sortie de Sana’a, sera décisif. Le degré de nervosité monte d’un cran à son approche et à ce moment, je distingue vaguement au loin les limites de ma zone de confort, de laquelle je suis sorti il y a un moment déjà. Malgré le laisser-passer officiel, il semble que l’on ne soit jamais sûre de rien avec les autorités yéménites et encore moins au moment ou le Covid contraint de plus en plus aux restrictions de déplacement entre governorates. “A Salam Alaykum” s’exclame d’un ton sec le soldat en uniforme militaire noir et bleu par la fenêtre entrouverte de notre chauffeur. “Wa-Alaykum Salam”, nous répondons presque en coeur, dans une cacophonie franco-espagnole. Celui-ci tend le précieux sésame au soldat qui lui demande dans la foulée nos passeports. “Il va faire des vérifications” nous précise le chauffeur devenu traducteur pour l’occasion. Pendant environ trente minutes de longue attente où le soldat passe un nombre incalculable d’appels téléphonique, je me dis que si notre accès est refusé, ce serait peut être le signe ultime pour se rendre à l’évidence: Hajjah n’a pas envie de me connaître! Mais, il finit par revenir et je comprends que le feu est au vert. Le chauffeur transmet l’information à notre opérateur radio, en charge de suivre notre mouvement à distance conformément au protocole de sécurité, comme il le fera à presque chacun des prochains checkpoints. “Yallah!”, s’exclame t-il. “Yallah!” nous lui répondons dans une joie libératrice.

Je n’ai pas besoin d’allumettes pour maintenir mes yeux grands ouverts pendant la totalité du trajet. Nous nous éloignons de Sana’a en traversant de très arides paysages montagneux et des villages plus ou moins gros à mesure que l’on gagne du terrain vers la frontière nord du pays. A chacun d’eux, des petits marchés très animés où quelques fruits et légumes sont vendus en bord de route, cependant bien moins populaires que les marchands de Qhat, ces feuilles mâchées dès le début d’après-midi par une très grande majorité de la population. J’y reviendrais plus longuement. J’observe la population avec attention et les détails sont surprenants. 

Il semble que seul les hommes soient autorisés à faire le marché, pour certains portant la Kalachnikov en bandoulière comme on porterait un sac de course. Pas étonnant lorsque l’on sait que le Yémen est un des pays où la possession d'armes par habitant est la plus élevée au monde. Ma rétine, habituée à ces instruments banalisés sur les écrans, commence à s’accommoder à la réalité du décor.

La complicité entre les hommes est marquante, s'enlaçant souvent, se tenant la main parfois. Leurs tenues sont d’une élégance remarquable. Vestes de costume, thoob (une unique pièce de vêtement pour la plupart de couleur blanche, composée d’une chemise et d’une sorte de jupe longue arrivant jusqu’aux chevilles), sandales ouvertes. Méticuleusement enroulé dans les cheveux ou simplement posé sur les épaules, un foulard en tissus dont j’ai d’ailleurs fait acquisition lors d’une visite d’un marchand dans la maison à Sana’a. Et puis une ceinture dorée à la taille, portant fièrement le Jambiya à la verticale, ce long couteau traditionnel arrondi rangé dans son étui coloré. Plus nous nous éloignons de Sana’a et plus les femmes sont vêtues de la Niqab en grande majorité de couleur noire, cette tenue recouvrant leur corps de la tête aux pieds ne permettant uniquement de distinguer leurs yeux et leurs mains. Il n’est pas rare de les voir dans les champs à travailler la terre des plantations de Qhat disposées en terrasse sur la montagne, un panier sur la tête, suivies de leurs enfants et de maigres chèvres. 

Les règles de la route ne semblent pas exister, tout comme le nombre de personnes autorisées sur les motos ou dans le coffre des Hilux. Le constructeur japonais a clairement  remporté la mise sur le marché des picks-ups. Les enfants jouent à déterminer qui obtiendra la palme du plus jeune conducteur et je réalise mieux pourquoi les accidents de la route constituent une des raisons majeures d’admission dans mon futur hôpital. Le trafic, me dit Béa, est pourtant bien moindre qu’à l’accoutumée en raison des premières règles de restriction de mouvements commençant à être évoquées. Cela ne nous empêche pas de rouler au ralenti dans un des villages, les piétons entourant presque constamment la voiture. Soudain, on tape à ma fenêtre. Mon regard se plonge dans celui de cette petite fille d’environ 5 ans aux yeux marrons éclatants et aux cheveux noir mi-longs. Elle crie dans sa langue des mots incompréhensibles pour mon oreille, mais sa main tendue accompagnant ses paroles ne fait aucun doute sur le sens de sa requête. Je n’arrive pas à soutenir mon regard. J’avale ma salive. Cette petite fille tentera sa chance tout autour de la voiture pendant 300 mètres, multipliant les essais, ses cris contrastant avec le silence émotionnel à l'intérieur de l’habitacle. Et je laisse aller mes pensées en m’interrogeant sur le destin que l’on peut avoir lorsque l’on a connu que la guerre depuis sa première respiration dans ce monde.

“Regarde, ce point de vue était autrefois un arrêt incontournable pour les touristes” me dit soudainement Béa au milieu d’une de nos longues discussions. En effet, je n’ai pas de mal à imaginer les arrêts de nombreux véhicules sur la corniche, pour aller observer le panorama montagneux à couper le souffle sur la rambarde prévue à cet effet. Cela m’attriste de savoir que ces merveilles sont aujourd’hui coupées du monde, en même temps que l’économie yéménite est devenue orpheline des revenus provoqués par l’afflux de curieux voyageurs.

Les paroies du point de vue ont depuis été recouvertes par les logos et slogans de ceux qui contrôlent une grande partie du territoire du nord, les Houtis. Plus nous avançons et plus leur marque est visible sur des affiches, des peintures, des photos de soldats célébrés en héros pour avoir donné leur vie en défendant la cause. 

“Et voilà Hajjah!” lance Béa, heureuse de retrouver “sa bulle” comme elle le rappelle souvent, en me montrant la ville se dessinant entre les montagnes que nous nous apprêtons à grimper. “Voilà le centre d'isolation prévu pour la gestion de l’épidémie de Covid en cas de besoin” m’indique-t-elle lorsque nous passons devant une ancienne école désaffectée. A mesure que nous roulons vers la ligne d’arrivée, je découvre une ville stupéfiante, littéralement construite à flanc de montagnes. Les petits commerces y sont nombreux, tout autant que les piétons slalomant entre les motos et les voitures engluées dans la lente circulation, le tout dans un fond sonore constant emprunt de klaxons incessants. La vie, ici, semble battre son plein. Les bâtiments, fruits des prouesses des artisans de l’époque, se superposent les uns aux autres dans une architecture typique. Je comprends mieux la raison du grand nombre de victimes de chutes en hauteur qui sont également régulièrement admises à l'hôpital, en plus des soldats blessés revenant de la ligne de front. 

Je suis dans un état oscillant entre excitation et appréhension lorsqu’enfin nous arrivons devant l'hôpital. J’avais tellement attendu ce moment. Evidemment, il ne ressemble en rien aux images que je m'étaient projetées. Notre chauffeur salue les gardes postés à l'entrée principale, ce qui sert de signal à l’ouverture manuelle de la grosse porte coulissante verte. “Tiens, notre logo n’est pas affiché à l’entrée”, je m’étonne à voix haute. “C’est parce que ce n’est pas un hôpital MSF, nous ne sommes qu’en support des activités ici, ne l’oublie jamais. Je t’expliquerai plus en détails”, me réponds Béa. Notre Hilux s’engouffre au pas dans la cour intérieure de l'hôpital. “Voilà nos bureaux!”. Oui, le logo est cette fois bien présent lorsque je tourne la tête sur la gauche. Après une légère manoeuvre, nous nous immobilisons. Je descends de la voiture et la contourne par l’avant. 

Et...Ils sont tous là, sortis à l’extérieur, pour venir à ma rencontre en se presentant un à un. Anwar, Ibrahim, Omar, Aida, Abdulkarim, Shirley, Bruno, Ekaterine, Jairam...et tous les autres. Avec un mot de bienvenue, tous avec un grand sourire, certains m’offrant un “hug”. Les noms remplissant jadis l’organigramme ont désormais un visage! 

Jamais je ne pourrais oublier ce moment. Difficile d’imaginer meilleur accueil là où j’allais passer les six prochains mois. On a pas deux fois l’occasion de faire une première bonne impression.