Groupe de champs
Bienvenue à l’hôpital de traitement de la rougeole de Mulongo

J’ai compris que l’heure était grave. Ce n’était pas qu’une question de fièvre ou de taches rouges. C’était réel. C’était une question de vie ou de mort.

Si vous êtes en face d’une carte du monde centrée sur l’Europe et que vous regardez précisément au milieu, vous verrez un grand pays d’Afrique appelé République démocratique du Congo. Ce pays borde l’océan Atlantique à l’ouest et le lac Tanganyika à l’est, dans l’ombre des volcans de la vallée du grand rift. Je viens de commencer ma mission pour Médecins Sans Frontières (MSF) dans la province du Katanga, au sud-est du pays. C’est une région plutôt montagneuse où prend naissance le grand fleuve Congo. Les paysages sont broussailleux et parfois traversés par des routes sablonneuses. Une épidémie de rougeole frappe la région depuis mars dernier. Ici, la couverture vaccinale n’est pas suffisante pour éviter ce genre d’épidémies. La dernière remonte à l’année 2009 et avait duré plus d’un an.

Lorsque je suis arrivé au village de Mulongo, sur la rive nord du lac Kabamba, l’équipe s’était déjà installée dans un bâtiment vide de l’hôpital. Ce bâtiment était rempli de patients et l’équipe préparait déjà le bâtiment voisin. Quand je suis entré, je me suis trouvé nez à nez avec une foule d’enfants fébriles et fatigués. Des mères et d’autres accompagnants étaient assis sur le bord des lits et prenaient soin de leurs petits. Je dois l’admettre, c’était la première fois de ma vie que je voyais un cas de rougeole. Et là, devant mes yeux, il y avait un service entier rempli d’enfants souffrant de cette maladie.

Le lendemain matin, ma première matinée à l’hôpital, une petite fille de deux ans est arrivée. Elle était en état de choc au sens médical du terme. Elle était à peine consciente. Nous l’avons directement transférée dans notre petite salle des urgences. Elle respirait très vite et sa peau semblait aspirée entre ses côtes et sous sa cage thoracique. C’est un signe d’insuffisance respiratoire chez les enfants. Elle n’arrivait pas à inspirer suffisamment d’oxygène. Ses poumons laissaient entendre des râles crépitants. Nous ne pouvions pas faire de radio, mais dans le cas présent, ce n’était pas nécessaire. Elle présentait tous les symptômes d’une pneumonie sévère. Elle respirait 70 fois par minute. Nous lui avons posé un masque à oxygène.

Les symptômes de la rougeole étaient là : éruption cutanée, fièvre, mucosités, toux, inflammation de la bouche et des yeux. Pensant bien faire, sa mère lui avait fait boire un mélange de plantes traditionnelles et en avait également appliqué dans son anus. Nous avons fait les analyses que nous pouvions. Le test de glycémie indiquait un taux de sucre dangereusement bas. Nous lui avons rapidement injecté un bolus de solution glucosée, puis l’avons mise sous perfusion. Nous lui avons ensuite posé un cathéter urinaire et une sonde naso-gastrique. Nous avons procédé à une nouvelle analyse de sang, mais sa glycémie était encore bien trop faible. Elle souffrait d’une anémie sévère. Et elle avait le paludisme.

Dans la petite salle, la chaleur commençait à devenir suffocante sous la toiture métallique tandis que le soleil se levait et que le concentrateur d’oxygène chauffait. Notre équipe était composée de plusieurs médecins et infirmiers. Cette petite fille demandait beaucoup de travail. Pendant un instant, personne n’a plus parlé. Tout ce que nous pouvions entendre, c’était ses souffles pénibles et rapides et le bourdonnement monotone d’un ventilateur. De la sueur coulait le long de son dos et de temps à autre, une goutte de sueur perlait au bout de mon nez et tombait au sol. Un gecko rampait le long de la moustiquaire recouvrant un minuscule trou dans le mur qui nous servait de fenêtre.

Nous avons procédé à une transfusion pour son anémie et lui avons administré des diurétiques pour faciliter le travail cardiaque. Nous lui avons également donné trois antibiotiques différents et un traitement intraveineux contre le paludisme. Malgré les antipyrétiques, sa fièvre persistait. Son taux de glycémie ne remontait pas non plus. Son débit urinaire diminuait lentement et son rythme cardiaque est tombé avec la nuit. Il est devenu très lent. Ces épisodes de bradycardie sont devenus plus fréquents pendant la nuit et son taux d’oxygénation sanguine a diminué. Et peu après le lever du soleil, le cœur de cette petite fille de deux ans s’est arrêté. Nos efforts de réanimation étaient vains.

J’ai compris que l’heure était grave. Ce n’était pas qu’une question de fièvre ou de taches rouges. C’était réel. C’était une question de vie ou de mort.