Groupe de champs
Apprendre à dire au revoir

Mais pour l’heure, je refuse d’être un bon élève et d’apprendre à le prononcer. A la prochaine fois, cela sonne vraiment mieux.  

En passant la porte de l'hôpital pour la dernière fois, installé au côté de celui qui sera  mon chauffeur pour les trois prochaines heures de trajet vers Sanaa, les émotions sont particulièrement intenses. L’étau de l’au-revoir se resserre sur mon coeur et la sensation n’est pas particulièrement agréable. Sur la route, je me remémore mon arrivée, quand je n’avais pas la moindre idée d’où j’allais atterrir et avec qui j’allais partager les moments forcément marquant d’une première expérience avec MSF. Presque sept mois plus tard, les instants de vie me traversent l’esprit comme on se remémore à chaud les moments marquants d’un film, lorsque les lumières se rallument à l’heure du générique de fin. Seuls quelques débriefings et une soirée à Sanaa me séparent désormais du bas de la page Yémen, et il sera alors déjà temps de la tourner. 

Au cours d’une discussion un vendredi après-midi de repos, Béa m’avait expliqué que sa première mission lui avait permis d’apprendre à dire au revoir. Apprendre à dire au revoir? Vraiment? Que quelqu’un m’envoie le manuel de la gestion émotionnelle associée. A 34 ans, il est temps de reconnaître que je n’en maîtrise pas toutes les lignes.

Je pense à tous les expats qui se sont succédés au cours de tous ces mois, à qui j’ai dis “à la prochaine”, peut être par politesse et surement parce que c’était plus léger à prononcer. Il est apparemment loin d’être anormal de se recroiser dans le théâtre de nos opérations de terrain, ici ou ailleurs. 

Mais je pense surtout à tous les membres de notre staff national, bien plus important en nombre, et à qui j’ai adressé des mots quelques heures auparavant, dans une émotion à peine masquée. 

Je m’efforce de me raccrocher à la pensée qu’un jour, je reviendrai revoir tous ces gens dans un Yémen en paix. Cela m’aide à combattre le redoutable adieu. Mais pour l’instant, il m’est difficile de laisser derrière moi des femmes et des hommes avec qui nous avons traversé tant de moments, remplis de challenges parfois si délicats. Comment ne rien ressentir au moment de tourner le dos à ces collègues qui m’ont grand ouvert les portes de leur culture, à tous ces professeurs qui m’ont offert des leçons de vie presque quotidiennes? Peuple à la générosité sans fin, les yéménites ont cette force assez incroyable de pouvoir adoucir un contexte pourtant si dure, grâce à une résilience de chaque instant. Grâce à eux, il m'est souvent arrivé d'oublier l'environnement de conflit nous entourant. Je m’interroge sur l’avenir qui leur est réservé, à l’heure où les signes annonçant un cessez le feu permanent sont encore englués profondément dans les complexes méandres d’une guerre beaucoup trop longue. Cela cessera un jour, Insh’Allah, et je pourrais voir sous de tous autres cieux Hajjah, cité montagnarde à laquelle je suis désormais à jamais lié.

Nous traversons cette rivière, que le peu d’eau rend très calme, à la limite de l’assèchement. Comme un symbole de mon état actuel. Sept mois sur les eaux ont laissé des traces. Très vite dans la mission, j’ai appris qu’il ne fallait surtout pas ramer à contre courant, dans une culture où l’on ne maîtrise pas les codes. Qu’il ne servait à rien de s’opposer fermement aux façons de faire locales, et qu’il fallait mieux aiguiser sa flexibilité et adaptabilité. Mais il a fallu parfois dépenser un grande énergie pour maintenir à flot l’embarcation, lorsque les courants rapides du contexte, notamment lié au Covid, menaçaient parfois nos principes d’actions. Et, malgré une pause à Sanaa pour me ressourcer à mi parcours, mes rames ont petit à petit subie l’usure des épreuves, sans que je m’en rende bien compte. Soudainement au cours du mois d'Août, la fatigue mentale a laissé pénétrer dans le canot les dangers de l’irritabilité, de l’impatience, de la démotivation et de l’énervement. Je parvenais beaucoup moins bien à manoeuvrer pour faire face aux obstacles, piégé par des pensées plus négatives, menaçant mon équilibre tout entier. 

Heureusement, cette période qualifiée de normale par tous mes collègues expats, n’a duré qu’un temps. Bien aidé par une deuxième escale de repos dans la capitale et par la perspective de la fin de mission, mais aussi par la gestion du déménagement dans une nouvelle maison pour tous les expats le 1er septembre. Terminée la vie à temps plein dans l'hôpital, nous embrassons à présent la sensation d’une liberté plus grande, composante si essentielle pour la santé mentale. 

Ces dernières semaines auront contribué un peu plus à renforcer mes capacités à faire face aux imprévus. Dans une ultime justification de son classement de pays où les difficultés d’accès sont parmi les plus grandes au monde, les autorités Houtis annonçaient le 9 septembre la fermeture de l’aéroport de Sana’a pour une durée non déterminée, bloquant les seuls vols existants: UN, croix rouge internationale et, donc, MSF. Après avoir tant attendu pour y rentrer, me voilà en attente de pouvoir en ressortir. Heureusement, j’ai appris qu’au Yémen, rien de ce qui est prévu ne se réalise vraiment selon les plans, et qu’il ne sert de toute façon pas à grand chose de se focaliser sur des éléments hors de notre sphère d’influence. Après des semaines où la ligne d’arrivée ressemblait à un mirage en plein désert, c’est finalement le 26 septembre que j’apprenais la réouverture de l’aéroport, et donc la validation de mon siège dans l’avion, le 1er octobre. 

Les paysages défilent derrière la fenêtre et à chaud, je constate que la gestion de l’incertitude est peut être une des plus grandes leçons de développement personnel acquise. Dans le trousseau de clés des facteurs de réussite de mon expérience, la gestion du stress associée à celle ci m'a sûrement permis d'ouvrir la porte principale. Pas très éloignée, la serrure de l’apprentissage d’une nouvelle vie dans laquelle l’appréhension au temps est différente, lorsque les semaines se suivent et que les perspectives d’occuper son temps libre se ressemblent. Il n’y a pas grand chose à attendre avec impatience, comme une réunion entre amis ou un prochain concert. La liberté de mouvement est presque inexistante, les rares sorties se limitant à un peu de shopping dans le petit supermarché voisin ou à la consommation d'un  jus de mangue, faute de mieux, au coin de la rue. Jamais seul et en respectant l'horaire prévu. Le temps en mission passe à la fois vite et lentement, et apprivoiser cette drôle de sensation peut être parfois difficile. Le temps, ici, m’a offert la grande opportunité de découvrir des activités jusque là occupant très peu d’espace dans l’agenda de ma vie. Je me suis surpris à tourner les pages de livres à une fréquence beaucoup plus grande, à multiplier les séances de sport, à libérer mes pensées sur le clavier, au son des chants quotidiens émanants de la mosquée voisine. Et à apprécier me retrouver seul aussi, souvent. 

Je suis heureux d’avoir appris à me connaître un peu plus, en maintenant une forme de sérénité et de lucidité lorsque beaucoup de signaux auraient pu les mettre à mal. Je suis rassuré de constater la robustesse de mes ailes, sans avoir perdu trop de plumes sur le vol de ma première expérience au dessus de l’inconnu.

Voilà, j’aperçois Sana’a au loin. La fin du voyage est proche. La perspective de retrouver mes proches est une douce sensation, qui m’aide à atténuer le fait que bientôt, il sera temps de définitivement dire au revoir à mon pays d’accueil de ces derniers mois, au théâtre d'une formidable aventure. Mais pour l’heure, je refuse d’être un bon élève et d’apprendre à le prononcer. A la prochaine fois, cela sonne vraiment mieux.