Groupe de champs
Hommage à un collègue dévoué

Arsène, tué lors d'une embuscade contre un convoi MSF et du silence, des larmes, de la colère.

 
Sergio rend hommage à un collègue dévoué, Arsène Bassanganam tué lors d'une embuscade contre un convoi MSF en République centrafricaine (RCA), le mercredi 18 mai 2016. Arsène était un chauffeur très assidu et faisait attention à toujours garder ses collègues sains et saufs. Il connaissait les routes de cette partie du pays par cœur. Il était un homme dévoué, courageux, honnête et discret. Laisse derrière 12 enfants. Les activités médicales et humanitaires dans la région demeureront suspendues jusqu'à ce que MSF reçoive des garanties suffisantes pour la sécurité de son personnel. MSF demande à la police et aux autorités locales de mener une enquête complète sur cet incident et que les agresseurs soient traduits en justice.
 

"Je n'ai jamais connu Arsène. Je n’ai jamais vu son visage, son sourire, ses larmes.

Si je travaillais encore à Genève, Arsène serait juste un autre collègue pour qui les choses ont mal tourné. Bien sûr pas un inconnu, mais non plus une personne de chair et d’os. Au lieu de cela, cet après-midi pour moi Arsène a le visage de Charlie, Laurent, Freidhart, David, Achille, Francis, Junior, Yvan et Etienne. Arsène a le visage des chauffeurs avec qui j’ai travaillé au cours des quatre derniers mois. Arsène était là pour me ramener à la maison en occasion des tirs près de la prison; il était avec moi sur le chemin de Bakala lorsque nous avons rencontré le poste de bloc ex-Séléka; il était là pour m’amener à la maison ou au travail tous les jours. Arsène est tous les chauffeurs auxquels je dois demander leurs prénoms à cause de mon horrible mémoire.

La mort d’Arsène a amené trois choses à Bangui...

Le silence, un long silence qui a suivi l'annonce de Michelle. Nous en silence, sous la paillotte, certains avec des yeux stupéfaits, d'autres incrédules et d'autres en larmes.

Les larmes sont le deuxième cadeau que nous avons reçu avec la mort d’Arsène. Des larmes chaudes sur les joues d'Alex, Chiara et Denise. Des larmes retenues, comme celles de Michelle, accompagnées par un sanglot pour déguiser la voix brisée. Des larmes d'encre, comme celles que je verse sur ce papier et qui prennent la forme des mots.

La troisième chose que la mort d'Arsène a amenée à Bangui est la colère, une révolte de l’esprit contre l'injustice et l'absurdité de cet événement. Comment est-il possible que quelqu’un se fasse tuer juste en faisant son travail? Comment peut-on nous tuer quand nous faisons ce travail? Un an après la trêve et un mois après la fin de la transition, en République Centrafricaine, il est encore possible de mourir comme ça, par un manque de sécurité qui se transforme en vol, enlèvement, viol et balles qui génèrent les orphelins et les veuves. Aujourd'hui, Arsène a rencontré une de ces balles, comme cela s’est déjà produit pour de nombreux Centrafricains et se produira encore pour beaucoup d'autres.

Nous qui sommes encore là, qui devons être capables de nous convaincre que ce que nous faisons a un sens, nous devons tirer quelque chose d'une perte qui nous touche tous en tant que humanitaires et êtres humains. Ce que je veux garder, en laissant partir le silence et les larmes, c'est la colère et l'indignation.

Chaque fois que j'entends dire que la République Centrafricaine est en train d'émerger de la crise, je veux me rappeler de la mort d’Arsène - et des milles autres assassinés dont je ne connais pas le prénom. J'espère que cela me pousse à me souvenir de pas oublier et de ne pas faire oublier que la paix est lointaine et que Arsène a perdu sa vie en essayant d’assister, dans le bien et dans le mal,  les hommes et les femmes qui chaque jour vivent leur vie et, si possible, échappent à la mort.

Bon voyage Arsène, que le vent te porte toujours là où tu veux aller."