Groupe de champs
Clémentine

En-dehors du bruit des appareils médicaux, j’entends seulement la respiration difficile de la petite fille. Elle a de la fièvre et est affaiblie, mais son regard est éveillé.

En-dehors du bruit des appareils médicaux, j’entends seulement la respiration difficile de la petite fille. Elle a de la fièvre et est affaiblie, mais son regard est éveillé. Comme celui de sa mère, qui cherche désespérément des signes d’amélioration de la santé de sa fille – aussi insignifiants soient-ils.

MSF Democratic Republic of Congo DRC

Clémentine, une petite fille de deux ans, et sa maman Zamudia sont arrivées cette nuit à la clinique de Bikenge, une petite ville de l’Est de la République démocratique du Congo. Il est maintenant 9 h du matin et la chaleur est déjà accablante dans le local des premier secours. « Elle est comme cela depuis des jours », nous explique Zamudia, qui ne lâche pas sa fille malade du regard.

L’état de Clémentine est si critique que je n’ose pas demander à sa mère pourquoi elle a attendu si longtemps avant de venir chercher de l’aide. Mais je peux en deviner les raisons. Dans cette partie de l’Est du Congo, au fin fond des forêts de la province de Maniema, on trouve peu d’infrastructures médicales. Et dans les rares cliniques et postes de santé, les soins sont le plus souvent limités et trop chers pour cette population défavorisée. Beaucoup de personnes comptent donc sur les guérisseurs traditionnels ou les soins dispensés par la famille. Dans certaines régions, il est même possible d’acheter des seaux de sang le long de la route.

MSF Democratic Republic of Congo DRC

Une pharmacie abandonnée dans la ville de Bikenge.

Après quelques heures, l’état de Clémentine finit par se stabiliser quelque peu. L’atmosphère dans l’unité s’améliore tout de suite. Je discute un peu avec les infirmiers pendant qu’ils administrent des antidouleurs, remplissent des dossiers médicaux et refont les lits. Ils travaillent dans le seul centre de santé public de Bikenge et ont en donc vu d’autres. Mais la situation de Clémentine les a tous touchés.

Ce sont surtout ses difficultés respiratoires qui inquiètent le personnel.  Je leur demande si ce problème est fréquent. « Très », me répondent-ils en chœur. Sur la centaine de patients qu’ils reçoivent par semaine, des dizaines souffrent d’infection des voies respiratoires, m’indiquent-ils. Je pense à la poussière dans l’air, à la pollution de la ville et à la toux tenace avec laquelle je me réveille chaque matin, et ne suis donc pas surprise par ces terribles statistiques.

MSF Democratic Republic of Congo DRC Doctors Without Borders

Le lendemain, je retrouve Zamudia aux soins intensifs, au chevet de sa fille, dont les petits poumons ont résisté toute la nuit. Elle reçoit de l’oxygène mais est encore très faible et a du mal à garder les yeux ouverts. Zamudia a l’air de ne pas avoir fermé l’œil de la nuit.

Pendant que j’observe cet émouvant tableau, je réalise à quel point la vie peut être dure ici – surtout pour les enfants. Pour beaucoup, c’est une question de survie et, à partir d’un très jeune âge, ils sont censés se débrouiller seuls. En général, ils travaillent avant même d’avoir dépassé les dix ans. Ils sont recrutés par des hommes d’affaires louches. Les parents laissent souvent faire, car un enfant rapporte moins de revenus en classe que sur le marché ou dans une mine.

MSF Democratic Republic of Congo DRC Doctors Without Borders

Des jeunes femmes vendent de l'huile de palme sur le marché nocturne de Bikenge town.

Au fil des jours, les antibiotiques, les antidouleurs et le repos commencent à faire de l’effet et Clémentine reprend doucement des forces. Son regard aussi est de nouveau plus alerte : avec une saine curiosité, mais avec une timidité rarement vue chez un enfant, elle observe l’unité et absorbe toute l’agitation. Mais je me fais du souci pour elle. Comme toutes les petites filles de Bikenge, elle rencontrera beaucoup d’obstacles sur son chemin : le paludisme, la terrible pollution industrielle, les maquereaux, les mendiants et autres opportunistes. J’ai peur qu’elle revienne ici et que Médecins Sans Frontières ne soit plus là pour lui fournir des soins de qualité. Dans ce pays, il n’est pas rare qu’il n’y ait même pas de paracétamol dans une clinique.

MSF Democratic Republic of Congo DRC Doctors Without Borders

 

Mais j’espère que Clémentine ne laissera pas ces dangers diriger sa vie. J’espère que sa timidité n’est due qu’au fait que, moi, la muzungu (« étrangère » en kishwahili), je cours partout avec un grand appareil photo. Elle vient de vaincre une maladie qui aurait pu lui être fatale. J’espère qu’elle montrera la même force à chaque coup dur qu’elle rencontrera et qu’elle avancera dans la vie sans crainte.

Quatre jours après leur arrivée à l’hôpital, Clémentine et Zamudia peuvent rentrer chez elles, auprès de leur famille. À la fin de l’après-midi, elles préparent leurs sacs, nous disent au-revoir et quittent l’hôpital sous le soleil couchant. Dehors, je leur fais un dernier signe de la main, mais elles ne me regardent déjà plus. Très bien, me dis-je.

MSF Democratic Republic of Congo DRC Doctors Without Borders