Groupe de champs
Dernier billet d’une Muzungu* en République Démocratique du Congo

Reem travaille pour Médecins Sans Frontières (MSF) depuis neuf mois dans une région du Congo gravement touchée par des épidémies de maladies et de violences. Elle écrit à propos de l'expérience de dire « au revoir » ...

Je suis de retour dans mon pays, j’ai repris mes robes et mes talons comme si je n’étais pas partie, enfin presque : mes pieds souffrent le martyr après s’être habitué aux flip flop et aux sandales plats pendant neuf mois et demi !  

C’est étrange...

C’est étrange que de revenir après une aussi longue période ; on a l’impression qu’on est à la fois parti depuis une éternité et qu’on n’est jamais parti ! Rien n’a changé autour de nous mais beaucoup de choses ont changés en nous et dans notre rapport avec ceux qui nous entourent. Et même si on s’y attend, ça nous fait toujours de l’effet de savoir par exemple qu’on ne fait plus parti du quotidien de ceux que nous aimons, qu’ils ont de nouveaux rituels et de nouvelles habitudes et bien sûr ça prend du temps des deux côtés de se réadapter à l’autre.

C’est certainement libérateur mais parfois aussi c’est frustrant parce qu’en quelque sorte, au fond de nous-même, on a envie que certaines choses reprennent de la même façon. 

Depuis mon retour, parmi les questions que j’ai eues il y a eu « Alors qu’est-ce que cela te-fait de revenir chez toi ? ». Et la réponse à cette question est toujours compliquée, car comment expliquer que ce « chez toi » devient étrange à prononcer quand tu voyages souvent et que tu laisses des bouts de toi un peu partout avec ces gens que tu as rencontré et ces pays que tu as aimé et que le monde entier devient une sorte de « chez toi » !

Le retour

C’est probablement ça le prix à payer quand on vit un peu partout : ne se sentir chez soi nulle part et se sentir chez soi partout parce qu’on découvre à quel point le monde est vaste, que les êtres humains se ressemblent, que les cultures malgré qu’elles semblent dissemblables, au fond elles ne le sont pas du tout, que le mal et surtout le bien sont partout ! c’est une richesse qui n’a pas de prix que d’être conscient que le monde est beau et que la plupart des êtres humains sont bons malgré la présence de la misère et la guerre et qu’il faut toujours garder son cœur ouvert face à la grandeur de l’univers!   

Le retour d’une mission est toujours difficile parce que durant des mois on a rencontré plusieurs personnes qui nous ont donnés beaucoup d’amour et leur faire des adieux est dur. Beaucoup pensent que parce que nous partons dans des coins oubliés du monde nous donnons beaucoup de nous-même, mais je pense qu’on reçoit beaucoup plus que ce qu’on donne parce que cet amour offert par ces personnes qu’on connaissait à peine au départ et qui à la fin deviennent notre famille est illimité !  

Le retour d’une mission est aussi difficile parce qu’on porte en soi toutes ces histoires que nous avons entendues, ces événements qui nous ont marqués, le travail et les différentes responsabilités que nous avons accomplies… mais on n’arrive pas à décrire réellement ce qui s’est passé. En ce qui me concerne je me contente souvent de répondre à la question « comment ce sont passés ces 9 mois ? » avec « ça s’est très bien passé, mais il faisait vraiment chaud » parce que 9 mois ne peuvent pas se résumer en quelques mots et cette réponse convient aux non curieux ! 

La RDC m’a changé

Je me rappelle du premier soir de mon retour, par réflexe je demande à ma mère si nous avons de l’eau chaude, elle se met à rire et elle me répond que je dois aller réchauffer l’eau. Puis je cours mettre mon téléphone se recharger parce que j’ai en tête que je n’aurais plus d’électricité après 22h ! Eau, énergie… les avoir me semblaient une évidence avant mais maintenant mon regard envers ces choses-là a changé et je reconnais leur valeur ! Par exemple je n’arrive pas à me faire un bain depuis mon retour parce que perdre autant d’eau me semble irresponsable moi qui collectait avec l’équipe l’eau de la pluie pour pouvoir prendre une douche ! Mais il n’y a pas que ça qui a changé en moi ; je n’arrive pas à changer mon téléphone avec son écran cassé parce que maintenant je sais que le système de la téléphonie mobile utilise souvent des matériaux venus de la RDC et que pour les avoir il y a eu des enfants et des femmes qui ont subi beaucoup d’injustices, d’harcèlements… je n’arrive plus à être impressionnée par les diamants parce que je sais que souvent il y a eu beaucoup de sang et de souffrance pour les faire sortir des mines !  

La RDC m’a changé, m’a rendu plus responsable vis-à-vis du monde et m’a appris à valoriser ce qui mérite de l’être !  

Chez soi 

Un retour « chez soi » ne veut jamais dire qu’on va oublier son autre « chez soi ». La République Démocratique du Congo et plus spécialement ces congolais que j’ai eu la chance de connaitre resteront à jamais gravé dans mon cœur ! Je sais qu’un jour on se retrouvera ! Mais en attendant je danse sur la musique subsaharienne qui est devenue mon lien avec ma vie en RDC, je porte des bandanas en wax qui ramènent du soleil dans ma vie, et les mots swahilis que je laisse parfois glisser dans mes conversations sont une sorte de baume pour mon cœur !  

Asante sana Walikale-RDC. Nakupenda. (Merci beaucoup Walikale-RDC. Je t’aime)