Groupe de champs
Une violence difficile à comprendre et tolérer

Le plus difficile c’est de ne pas savoir quand, si et comment cette situation prendra fin. Le conflit touche l’ensemble du pays.

Dès que j’ai atterri à Bozoum, on m’a appris qu’un incident avait causé un grand nombre de blessés et qu’on avait besoin de moi à l’hôpital. L’aéroport de Bozoum est situé à environ 5 km de la ville. Le long de la route, toutes les maisons avaient été brûlées lors d’une vague de violence qui avait touché le Nord-Ouest de la RCA durant les mois de décembre, janvier et février. Les rumeurs et la peur avaient fait fuir tout le monde.

Nous ne savions pas vraiment ce que nous allions trouver à l’hôpital. On m’a conduite auprès du patient le plus grave, un homme touché par balle que j’ai soigné tandis que le reste de l’équipe s’occupait des cas moins critiques. Il y avait peu de patients à ce moment-là. Les blessés musulmans n’avaient pas encore rejoint l’hôpital de peur d’être attaqués en route. Environ une heure plus tard, 18 personnes sont arrivées en même temps. Certains avaient reçu des éclats de grenades qui avaient été lancées dans le quartier musulman ; d’autres avaient été blessés par balle lors de la fusillade qui a suivi ; un homme avait été touché à l’œil ; d’autres à la tête…

Un patient avait été touché à l’aine par une balle qui avait traversé son artère fémorale. A première vue, la blessure ne semblait pas grave. Le trou d’entrée du projectile était plutôt petit mais, en retournant le blessé, on pouvait constater que le trou de sortie était plus large et saignait abondamment, une large flaque de sang couvrait le sol. Ce patient n’aurait pas survécu à une opération ni à un transfert. Nous lui avons transfusé 6 unités de sang (chose difficile sans banque de sang) en espérant que sa blessure coagule, mais il a continué à saigner et est décédé durant la nuit. Nous étions tous très frustrés. Ce n’était qu’une petite blessure, mais elle se trouvait au pire endroit possible et avait causé beaucoup de dommages irréparables. Si la balle s’était logée juste à quelques centimètres, d’un côté ou de l’autre, il aurait pu survivre…

Cette nuit-là, la plupart des patients ont refusé de dormir à l’hôpital, ils ne s’y sentaient pas en sécurité. Le lendemain, nous nous sommes donc rendus dans le quartier musulman pour y poursuivre les soins aux blessés.

Il était évident que les familles se préparaient à quitter les lieux : elles vidaient leurs maisons, regroupaient leurs biens, des tapis et de la literie s’empilaient dans les rues. L’attaque de la veille avait été le coup de grâce. Un convoi devait les emmener vers le Tchad. La plupart de ces gens sont nés en RCA et avaient vécu toute leur vie à Bozoum. Ils avaient une entreprise, une maison, une famille, ils appartenaient à une communauté, mais ils n’avaient plus d’autre choix que de partir. Deux ou trois jours plus tard, les camions sont arrivés. Nous n’étions pas certains qu’il y aurait suffisamment de place pour tout le monde et nous craignions qu’un groupe ne soit laissé derrière, encore plus marginalisé. Finalement, la totalité des 2 000/3 000 personnes est montée à bord des 14 camions. Les gens et leurs biens y étaient entassés, il faisait chaud, le voyage allait durer 7 heures jusqu’à la frontière. Nous ne savions pas trop où ces réfugiés allaient passer la nuit et nous savions que, par le passé et malgré des escortes armées, des convois avaient été attaqués.

Nous sommes restés là à observer, impuissants. Une communauté entière avait été dévastée. Nous savions que la même chose se passait dans la plupart des villes du Nord-Ouest : d’autres personnes étaient en train de faire le même choix désespéré, celui de quitter leur maison, leur pays, pour aller vivre dans un camp de réfugiés.

Peu après, le coordinateur de projet et moi-même avons quitté Bozoum pour mener une évaluation des besoins et de la situation dans le reste du Nord-Ouest, à partir de la ville de Bosemptélé, située au Sud de Bozoum, jusqu’à la frontière avec le Tchad et le Cameroun. Lorsque nous sommes arrivés dans le premier village, le chef du poste de santé a demandé à tous les villageois d’amener les enfants malades. Le premier, très petit, souffrait manifestement du paludisme et était très mal en point. Nous avons proposé de le ramener à l’hôpital de Bozoum, mais sa mère trouvait que c’était trop loin et craignait pour sa sécurité. Cet enfant avait réellement besoin d’être hospitalisé, mais tout ce que j’ai pu faire était de lui donner quelques médicaments sortis de ma trousse d’urgence. Je me suis alors rendue compte que nous devions aller plus souvent dans les villages, sortir des villes, aller à la rencontre de ces gens qui avaient trop peur de se déplacer ou qui ne le pouvaient tout simplement pas faute de routes ou de moyens de transport. Les populations ont fui leurs maisons, un grand nombre d’habitations ont été incendiées. Elles vivent dehors, dans les champs ou dans la brousse, dormant à même le sol, sous des arbres, buvant l’eau des flaques ou des rivières. Je suis arrivée en RCA en croyant que j’allais être confrontée à des blessures liées au conflit, mais j’ai en fait réalisé que, en dehors de Bangui, les gens mourraient surtout de maladies « courantes » en Afrique, et notamment du paludisme.

Durant ces premières semaines, il nous est arrivé d’avoir peur. En février, il y avait encore beaucoup de violence et des groupes armés circulaient dans les environs. Nous arrivions parfois dans des villages qui avaient été attaqués la veille et où les maisons brûlaient encore. Les agresseurs allaient de maison en maison, dans une logique de violence individuelle, face à face. Tout le monde détenait une arme, même des enfants âgés de 6 ou 7 ans se promenaient avec de grandes machettes. Quand la tension monte et que la peur habite tout le monde, on est plus susceptible de tuer quelqu’un… Les blessures liées à la violence que nous avons prises en charge étaient souvent dues à des machettes ou des armes à feu et pouvaient s’infecter. Nous avons vu beaucoup de patients battus. Tous parlaient des proches qu’ils avaient perdus, généralement dans des conditions atroces. Je me suis rendue dans un village où 23 personnes avaient été tuées lors d’une attaque. Un mois après, les survivants revivaient encore cette tragédie et n’arrivaient pas à s’en remettre. Cette violence, face à face, est difficile à comprendre et à tolérer.

Chaque poste de santé que nous avons visité était en mauvais état, les médicaments avaient été brûlés, volés ou pillés. Les populations n’avaient pas accès aux soins. On nous a dit que des gens mourraient en brousse, mais il était très difficile d’évaluer le nombre de décès. Nous avons donc mis en place des dispensaires mobiles dans les villages. Comme, le matin, nous recevions entre 600 et 700 enfants, nous avons fini par monter un hôpital pédiatrique à Bocaranga pour les patients souffrant du paludisme.

Le plus difficile c’est de ne pas savoir quand, si et comment cette situation prendra fin. Le conflit touche l’ensemble du pays. Cependant, lorsque nous retournons voir un poste de santé que nous soutenons et que tout y fonctionne à nouveau normalement, c’est vraiment fantastique. Ce ne sont que des petits dispensaires, un peu d’assistance que nous apportons ici et là, mais l’effet cumulé est important.