Groupe de champs
Un brûlant week-end en République centrafricaine : les visites médicales

Samedi matin, j’ai décidé de faire des visites médicales avec notre charmante docteur néerlandaise. Elle avait besoin que quelqu’un la filme au travail, pour l’équipe de communication d’Amsterdam.

Samedi matin, j’ai décidé de faire des visites médicales avec notre charmante docteur néerlandaise. Elle avait besoin que quelqu’un la filme au travail, pour l’équipe de communication d’Amsterdam. Après avoir précisé qu’être filmé n’était pas une obligation, nous nous sommes tout d’abord dirigées vers les unités des services intensifs (USI) pour enfants, puis  pour adultes, et enfin pour quelques cas particuliers. Puisque ceci fait également partie du travail MSF, je ne culpabilise pas d’abandonner mes documents et tableurs durant quelques heures.

Pendant que nous commencions du côté de la première salle, les garde-malades, ceux qui s’occupent des enfants, ont commencé à arranger les lits et à s’apprêter en vue du tournage. Cela m’a paru intéressant qu’ils considèrent ça important, tant dans leur propre intérêt que dans celui de MSF : la réaction générale face à une caméra. Le docteur s’est entretenu avec les secouristes locaux au sujet de chaque patient, qui se sont mis à leur tour à alterner le français et le sango pour traduire – Est-ce que votre enfant a été alimenté, a été malade, ou bien y a-t-il de nouveaux éléments à signaler, tout en portant des informations supplémentaires sur la fiche d’observation à carreaux que l’on peut voir dans toutes les salles d’hôpital du monde. La seule différence, ici, c’est que parfois ils oublient de les remplir, ou bien ils les perdent, ou ils ne les datent pas. Même si tout a l’air d’être aux normes, vous pouvez bien voir qu’une grande partie de ces procédures sont encore récentes. C’est la raison pour laquelle la collecte de données régulière dans de telles circonstances représente pour l’équipe médicale (et les équipes responsables des approvisionnements) des défis constants. Il est important de se rendre compte qu’à l’extérieur de notre petit hôpital, il n’y a pas de gouvernement en place, c’est sans foi ni loi, et la confiance, de même que la planification à long terme, ne sont pas les préoccupations premières.

Je filme la salle, les bébés avec la malaria et des parasites, les mères qui ne me souriront pas mais qui rient entre elles, et le personnel local lorsque l’écran de mon IPhone s’éloigne. J’essaie de me souvenir d’absolument tout ce qui m’a été enseigné, de filmer depuis des hauteurs différentes pour pouvoir regarder vers le haut, comme le font les enfants et les mères pour voir les docteurs, vers le bas pour voir les patients, faire des gros plans sur les mains examinant des corps enflés, des coups de pied, des stéthoscopes sur les poitrines et sur les dos, des yeux grand ouverts. Ensuite je me recule, prenant la scène dans son ensemble : deux mères avec enfants dans chaque lit, le docteur assise sur une chaise en plastique bleue en train de griffonner des renseignements sur des fiches de format A4. Les assistants médicaux, debout, qui écoutent, qui traduisent, qui rient avec les dames dans la pièce. Je regarde tout le monde regarder le spectacle, le rituel quotidien, attendant que sa chaise en plastique bleue se déplace d’un lit à l’autre.

Après l’examen médical, des mères partent avec leurs bébés, tandis que d’autres restent pour des examens plus poussés, pour un traitement plus approfondi. Un bébé doit être gardé en observation quelques jours de plus en raison d’une septicémie. Ses amygdales lui avaient été retirées par un guérisseur traditionnel, un traitement courant pour la malaria. Un autre enfant souffrant de drépanocytose sort de l’hôpital ainsi que sa mère et sa sœur bébé. Il devait être âgé de six ans. Tandis que je filmais la pièce, je l’avais observé du coin de l’œil alors qu’il jouait avec sa sœur bébé, en faisant très attention à ne pas le déranger. Il l’a fait rigoler et ses tresses en forme de pattes d’araignée ont rebondi jusqu’au-dessus de ses yeux proéminents de bébé.  Il s’est penché vers elle et l’a embrassée sur la joue. Un tel geste de tendresse, je savais qu’il devait y avoir de l’amour dans cette famille. Mais en ce qui le concerne, il ne vivrait pas longtemps. Flow m’a expliqué que les cellules drépanocytaires causent des dégâts et des blocages, et qu’ils ne pouvaient pas faire grand-chose pour lui à ce stade.

Dans les consultations adultes, il y avait un patient âgé de 60 ans avec une hernie que le chirurgien essayait de manipuler manuellement. J’ai regardé mais n’ai pas filmé, et le patient a gémi de douleur. Finalement, il a laissé tomber et a dit avec son accent néerlandais lourd : chirurgie. L’homme a relevé son pantalon, par décence dans la douleur, et nous avons poursuivi notre chemin. Un autre homme avait été amené par la clinique ambulatoire quelques jours auparavant, à la suite d’un accident de moto, et s’était réveillé de son coma. Le docteur était stupéfait, il s’était relevé en position assise et parlait, et ils n’avaient rien fait d’autre que de lui donner des tranquillisants et des solutions intraveineuses. Parfois, nous nous limitons juste à laisser le corps guérir naturellement, me dit-elle.

Nous avons décidé de ne pas filmer le dernier patient de la matinée. C’était un cas de tuberculose, un corps squelettique, peu réactif même s'il se tenait assis. Il regardait, mais restait immobile. Des contrôles et des médicaments en permanence, et Flow a pris note de lui récupérer à notre base de quoi jouer à souffler des bulles. Nous avons terminé la visite et le film. Je me suis décidé à rejoindre l’une de nos équipes médicales tous les samedi matin pour faire des visites médicales, soit à l’USI principale, soit en maternité avec ma colocataire sage-femme et le consultant, ou avec quiconque  m’acceptera et pourra me rappeler pourquoi je m’égare dans des listes interminables de stocks, codes et numéros qui me font mal au cerveau dans mon monde des approvisionnements.

Nous n’avons pas eu de camion depuis mon arrivée il y a un mois, alors nous dépendons d’un avion une fois par semaine pour nous réapprovisionner. L’enjeu ici, est que nous ne soyons pas oubliés, même si mon coin est calme. L’approvisionnement est chaotique car les routes sont dangereuses depuis la capitale. Alors, à l’aide d’une base de données, j’essaie de jongler avec les requêtes urgentes d’ordre médical, et de reporter les moins urgentes même si elles demeurent importantes, comme les stylos. Cette relation aux conséquences de nos décisions liées à notre travail de logisticiens est vitale.