Groupe de champs
Le monde invisible de l'approvisionnement

Un travail de l'ombre mais beaucoup d'aide!

L'air a une odeur de poussière, de basilic et de cendres. Le crépitement du feu sur le mur en face de moi remplace l'image des flammes qui dansent derrière le verre posé sur un mur de briques. La plupart des jours, ceci définit la limite de notre camp, les frontières de mon monde. Mes oreilles perçoivent aussi quelques cris venant de ma droite, par-delà la rivière, peut-être une fête. C'est difficile à dire à cette distance. Nous savons qu'avec les élections qui arrivent dans quelques jours, les émotions se déchaînent. Une légère fumée d'herbe noire sur une grande étendue ainsi que des flocons de neige tombent autour de moi alors que l'après-midi perdure. La poussière et l’odeur de basilic ont rempli l'air et résistent au filet d'eau que je partage avec le jardin d'herbes aromatiques de mon balcon. C'est la saison sèche et la souffrance de mes plantes est un microcosme de son effet sur le paysage poussiéreux autour de nous.

Mon dernier  post était à propos des visites médicales. Je m’étais promis que je passerais tous les samedis avec l'équipe médicale de l'hôpital. Puis, il y a eu les ravitaillements, il y a eu les chargements, il y a eu les inventaires et d’autres choses de-ci de-là. J'ai réalisé alors que je n'avais pas quitté mon monde de la logistique depuis des semaines. Des rangées de ravitaillement dépendent du fonctionnement des transports, non seulement entre la capitale et nous, mais aussi entre Douala et Bangui. Ceci complique ce que trop de personnes considèrent comme étant un simple problème de commande et de livraison. Devoir jongler avec ces attentes et essayer d'obtenir certaines faveurs de la capitale pour notre cargaison, signifie que je n'ai pas quitté le camp depuis trop longtemps. Par conséquent, je crois qu'il est grand temps que je parle du monde invisible de l'approvisionnement.

Je suis une technicienne dans l'âme. J'essaye toujours de me faufiler pour jeter un œil à un générateur, mais malgré cela, je suis fière du rôle que je tiens. Je suis étonnée de voir à quel point il est difficile d'approvisionner tout ce dont les équipes techniques, d'opérations et médicales ont besoin pour fonctionner. C'est complexe, déroutant, frustrant et fascinant. On comprend combien notre point de vue sur les besoins et les urgences doivent changer. La probabilité et le réalisme sont des questions quotidiennes que l'on accepte ou pour lesquelles on se bat pour les faire changer.

C'est peut-être inhabituel pour un responsable, mais je saisis chaque opportunité qui se présente pour m'engager dans un travail d'approvisionnement qui m'oblige à me salir les mains. L'autre jour, elles ont fini vraiment sales. Carburant, poussière et probablement des excréments de rats. Nous avons reçu un camion de marchandises d'avant Noël et de pré-élections, que nous avons grandement apprécié. Parmi ces marchandises, il y avait un générateur T6, dont nous avions grandement besoin et quelques barils de Jet A1 (pour les avions). Comme d'habitude, je m’attelais à bouger des cartons et des bidons de carburant avec les travailleurs journaliers, ce qui ébahissait à chaque fois mon équipe d'approvisionnement, mes deux assistants, les deux magasiniers et les deux assistants magasiniers. Nous sommes des responsables, nous sommes sensés rester propre.

Ce jour-là était différent. Alors que je jonglais avec la supervision, l'envoi des boîtes et les plaisanteries à propos de la logistique mise en place pour déplacer les générateurs, j'ai remarqué que mon équipe faisait partie de la foule de personnes qui équilibraient l'énorme monstre bleu sur des barils de carburant vides. Mon équipe me souriait. Il fallut 10 hommes pour déplacer le T6. Tout le monde criait, balançait des suggestions, même mon assistant avec sa belle chemise. Puis, d'un ton moqueur, ils m'ont fait signe de les rejoindre, je n'ai pas pu me retenir de rire.

Je me demande parfois ce que les employés locaux pensent des expatriés. Tout particulièrement avec mon travail. Je suis une femme, je me fais parfois les ongles, puis j'aide les travailleurs journaliers à bouger des cartons parce que je déteste qu'on reste les bras croisés à attendre que ça se passe. J'aime diriger en montrant l'exemple et tout ça. Maintenant que je suis ici depuis plusieurs mois, je sens que mon équipe s'y habitue. C'est presque comme s’ils pensaient que j’étais à la fois leur responsable et un membre un peu bizarre de leur famille qui tâtonne avec le français, qui fait beaucoup de gestes et qui rit beaucoup.

Ce qui est marrant avec l'approvisionnement, c'est que personne, sauf ceux pour qui c'est le travail, ne sait vraiment comme ça fonctionne. Les choses arrivent, ou pas, et les gens sont contents ou frustrés. Quand cela fonctionne, les médecins peuvent donner des médicaments vitaux aux patients, l'équipe technique peut changer les pièces d'une voiture en panne, le personnel de bureau peut toujours imprimer des formulaires et des pages de schémas qui semblent complexes tant qu'il y a du papier. Mais le lien qui relit ces éléments et les autres aspects d'une journée d'approvisionnement est incompressible.

Le dernier carnet d'approvisionnement que j'ai eu racontait l'histoire d'un camion qui avait fait une traversée de Douala au Cameroun jusqu'à Bangui alors qu'il rejoignait pour la première fois le projet. Il a été bloqué sur son chemin pendant deux semaines, le conducteur devait alterner entre se cacher dans les buissons et essayer de garder le générateur en marche qui était alimenté en carburant. Ce camion était un conteneur réfrigéré et transportait des approvisionnements médicaux, comme des médicaments pour la malaria, et le générateur alimentait le système de refroidissement.  Si le chauffeur n'avait pas été performant, le conteneur aurait surchauffé avec une conséquence évidente sur nos précieux médicaments. L'implication de ce chauffeur et la potentielle prise de risque est inconnue au niveau du projet. En revanche, cela nous rappelle combien de maillons lient notre chaîne de travail.

Le travail de l'ombre est difficile, mais le soutien que m'apporte mon équipe, parfois en terminant mes phrases ou en traduisant ce que je demande à d'autres personnes me fait sourire, timidement. Les liens avec la capitale deviennent aussi importants que de garder de bonnes relations avec les médecins. Vous jonglez avec un million de choses, souvent par E-mail, mais lorsqu'un camion arrive, contenant toutes les choses pour lesquelles vous vous êtes battue pour ces gens, je suis aux anges. Les magasins sont pleins, les départements sont satisfaits et le projet fonctionne.

Cependant, quand ça ne fonctionne pas, c'est une autre histoire, mais jusqu'à présent tout se passe bien !