Groupe de champs
Après mon premier voyage de sensibilisation

Mis à part le contexte, c'était merveilleux.

Je me suis réveillée à 4h du matin jeudi dernier, parce que j'étais tellement impatiente, mais aussi parce que je venais de rêver que des militants armés venaient dans notre campement. J'étais fière de voir que je suivais tous les protocoles de sécurité en vigueur. C'est-à-dire, calmer la situation et leur donner notre argent. Cela m'a valu un réveil difficile et seulement deux heures pour réfléchir à la longue journée qui m’attendait. Mon premier voyage de sensibilisation. Nous sommes un dimanche soir, je suis assise à écouter du Pink Floyd et j'ai l'impression que c'était il y a si longtemps. Seule dans mon petit bureau, j'écris face au courant d'air du ventilateur qui empêche la sueur de perler sur mon front et je me prépare psychologiquement à une nouvelle semaine pleine de rebondissements et de chaos organisés.

SENSIBILISATION / Clinique mobile

À 6h du matin, j'ai emprunté la perceuse et les vis dont j'avais besoin à notre calme et aimable assistant technique, puis nous avons pris la route en cette fraîche matinée. Nous avons remonté les axes nord en direction de Paola et de Boguila. Il a fallu passer un premier barrage routier tenu par des jeunes de la ville, qui nous ont laissés passer, puis le barrage de la MINUSCA (ONU) sur les bords du Bossangoa. Après des barrières et des mains levées, nous étions dans l'inconnu. Le plus loin où j'étais allée depuis mon arrivée, il y a deux semaines, était la piste d'atterrissage. Nous étions deux véhicules avec deux expatriés, un dans chaque véhicule pour des raisons de sécurité, et pourtant c'était libérateur. Groupes armés ou pas, j'avais besoin de cette liberté.

Après le point de contrôle de l'ONU, nous avons bifurqué sur la droite, vers les axes Nord-Est, puisque nos destinations du jour étaient Kaboro et Bowaye. L'infirmière de proximité et toute l’équipe suivaient leur routine habituelle pour vérifier le poste de santé, évaluer l'état des patients qui ne pouvaient pas atteindre Bossangoa et faire le point avec le personnel local qu'ils avaient formé. Ces travailleurs de santé livrent les messages avec le soutien à distance de MSF et sont généralement élus par la communauté. Quelques heures à chaque endroit, c'était tout le temps que nous avions en raison de la distance, de l'accès et du couvre-feu de 18 heures. C'est assez de temps pour regarder les cas les plus graves, décider qui doit être transporté à Bossangoa, garder un œil sur le professionnalisme du personnel local et sensibiliser les villageois sur les problèmes médicaux. Tout le monde fait de son mieux. J'étais là-bas pour réparer quelques serrures au poste de santé de Kaboro qui a été endommagé par des éleveurs itinérants de Peul. Ils étaient passés par là et s'étaient servi des tables pour leur feu de bois. Le cadenas que j'étais sur le point d'installer ne dissuaderait pas un voleur déterminé, mais pourrait décourager une action opportuniste comme celle-ci.

Alors que nous traversions des routes de cultures d'orangers, je ne pouvais m'empêcher de sourire. Pour moi, à ce moment-là, c'était la plus belle matinée que je pouvais imaginer. L'air frais, le ciel clair, la brise, ces étendues de champs et de broussailles qui défilaient sous mes yeux. L'adrénaline et la vitesse mettaient à mal mon apparente léthargie. Je bavardais joyeusement avec mon chauffeur dans un français approximatif, mais avec beaucoup d'énergie et de gestes, et en montrant des choses du doigt. J'ai l'impression d'avoir eu de longues conversations avec les gens, alors que je comprends si peu les réponses que je ne sais jamais vraiment de quoi on parle. Dans ces moments-là, nous communiquions malgré tout. J'ai même appris un peu de Sango. Bara ala Kuye pour dire bonjour aux groupes d'enfants qui courent à toute vitesse dans la poussière alors que nous passions comme un éclair de voyageurs blancs en 4x4 blanc. Leurs remerciements incessants étaient à la fois épuisants et étranges. Je saluais sans cesse ces enfants insatiables, alors qu'ils semblaient heureux de courir autour de nous pour se livrer à ce jeu. Il aurait été incorrect de ne pas s'obliger à leur répondre. Cela m'a fait prendre pleinement conscience du nombre d'enfants qui se trouvaient là.

Le long de la route, nous avons également croisé des personnes qui allaient en direction du marché et qui portaient des sacs de racines de manioc sur leur tête, leur principal apport en glucide dans leur alimentation. Plus tard, loin de Bossangoa, j'ai vu de jeunes garçons et des hommes plus âgés avec des lances, de longs manches en métal avec des têtes en forme de diamant. Mon chauffeur me dit que c'est pour la chasse. Je lui montre alors un enfant qui n'a pas plus de 7 ans et qui ne pourrait rien attraper de plus gros qu'un lézard. Il me concède alors que ce n'est pas toujours pour la chasse, mais pour se protéger.

Après 3 courtes, poussiéreuses et sauvages heures sur la route, nous arrivons à notre première destination : un petit bâtiment en briques avec trois chambres donnant sur une petite véranda, là où les travailleurs de santé avaient installé leur table. Un pèse-personne pour les enfants qui souffrent de malnutrition est suspendu au plafond de la véranda et l'infirmière de proximité commence à discuter des différentes maladies avec les mères. D'autres jeunes femmes et jeunes hommes traînaient autour, soit pour regarder soit pour partager des problèmes moins communs. Dans un cas, une jeune femme avait une perle coincée profondément dans son oreille. Le risque important de perforer le tympan a limité notre intervention. Nous lui avons conseillé de se tremper l'oreille pour la faire tomber ou bien d'aller à l'hôpital de Bossangoa puisque nous collaborons avec le ministère de la santé.

Tout le monde ici souffre de malnutrition, de paludisme et de ventre gonflé de parasites. La malnutrition aiguë se remarque à l’œil nu par des cheveux orange et cassants, soulignant le besoin désespéré de protéines. L'étape suivante est le gonflement et surtout la perte de peau due aux cellules qui se décomposent. Nous sommes les dieux de la Plumpy Nut, bien que notre position ne soit pas d’une clarté divine. Nous apportons cette nourriture contre la famine, avec un énorme apport de nutriments dont a besoin un corps désespéré. Une nourriture nécessaire aux besoins d’une mère avide, ou bien à l'économie de marché, dont les tactiques sont toujours aussi créatives et désireuses. Le sujet de la malnutrition mène souvent au conflit. Pourquoi ces personnes ne mangent-elles pas correctement ? Est-ce conflictuel de nuire à une plantation agricole régulière ? Est-ce la pauvreté ? Ce qui voudrait dire qu'il est plus important de vendre la nourriture plutôt que de la manger. Est-ce le manque d'éducation, si ces familles se nourrissent essentiellement de racines de manioc, qui sont nourrissantes mais contiennent peu de nutriments ? Je ne suis pas une experte, mais comme souvent, c'est une combinaison de choses. C'est dur de voir ces enfants quand on sait qu'il y a des fruits et des légumes à disposition, ainsi que des poissons dans la rivière....

Nous nous sommes arrêtés une première fois pour une heure ou deux. J'ai alors utilisé la perceuse portative pour attacher trois cadenas. Un homme âgé de la région, qui sentait l'alcool fait maison et qui se souvenait de quelques mots d'anglais appris à l'école, était tellement impressionné par cet outil que je l'ai laissé terminer les quelques vis restantes. Il était vraiment excité et notre public un peu perplexe. Ils étaient tout autant fascinés par moi que par l'outil. Je pense qu'ils étaient impressionnés, mais qu’ils pensaient aussi que je devais être un peu bizarre.

Nous avons pris la route de Kaboro à Bowaye, le prochain village où j'ai vu les travailleurs de santé effectuer des tests de malaria avant d'aller errer dans le petit marché. Je n'avais rien de particulier à faire à part remplir mon rôle de deuxième expatrié. J'ai alors bu un verre d'alcool local (distillé dans de vieux bidons de pétrole et soi-disant filtré dans des intestins d'animaux) pour le plus grand amusement des autres buveurs, les hommes comme les femmes. Puis, j'ai acheté un sac plein d'oranges. Je les ai rapportées afin de les partager avec les chauffeurs et les médecins. Nous avons passé quatre heures à éplucher et à cracher des pépins. Pendant ce temps, les patients se déplaçaient au compte-gouttes, quittant le dessous de l'arbre pour se diriger à l'intérieur de l'église qui servait de poste de santé les jours de marché. Le jour du marché remplit le village de personnes et de stands qui bloquent complètement le véritable poste de santé. Ainsi, l'équipe semble s'être adaptée.

Sur un mur de l'intérieur sombre de cette église se trouvait un dessin griffonné d'un hélicoptère. Une image mignonne et enfantine, de simples lignes créent la forme, les fenêtres et les hélices. Puis, vous comprenez pourquoi cet enfant a dessiné un hélicoptère. Puis, vous vous souvenez du chaos et de la violence de ces dernières années. Quelles autres images cet enfant a-t-il emmagasiné ?

À 13h30, il était temps de rentrer, cette règle signifie que même pendant la saison des pluies, l'équipe devrait avoir suffisamment de temps pour rentrer avant le couvre-feu. Sortir tard dans les environs de ces routes, c'est vraiment chercher les ennuis. Si ce n'est pas une milice qui se promène, alors ce sont de simples criminels. Nous sommes donc vite retournés au Land Cruiser et avons rejoint notre chemin en direction du sud. Il faisait maintenant chaud et le soleil cuisant qui tapait à travers la vitre était seulement atténué par le courant d'air de ma fenêtre ouverte. Mais avec le vent vient la poussière, qui plâtre tout en orange. Mon chauffeur est concentré sur sa conduite rapide sur les routes détériorées. Je regardais la route, la poussière et les enfants qui faisaient de grands gestes avec l’intensité féroce d'une légère insolation. Alors, en silence, nous avons parcouru les 2h30 de trajet pour nous rendre à la maison. C'était plus rapide que lorsque nous sommes partis. Dans l'autre 4x4, nous avions deux bébés et leurs mères qui devaient aller à l'hôpital. L'une pour une pneumonie, l'autre pour une infection prénatale. Nous roulions à travers les nuages orange, à travers un labyrinthe de ruisseaux, de nids de poule, de crevasses et de personnes étranges qui venaient à notre rencontre. Mis à part le contexte, c'était merveilleux.