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Lettre du Yémen : « Le monde saura-t-il que nous souffrons ? »

La plupart du temps, le tableau est incomplet et très peu de journalistes rendent compte du fait que les civils, où qu’ils soient, constituent les vraies victimes de toute cette violence. 

Malak Shaher lors d'une interview avec un patient

Vous avez sans doute entendu parler de la dégradation des conditions de sécurité et de la situation humanitaire au Yémen, après que des combats intérieurs ont été suivis par des attaques aériennes de la coalition saoudienne. Celles-ci ont débuté fin mars après que le Président yéménite Rabbuh Mansur Hadi s’est rendu en Arabie saoudite pour demander une aide militaire afin de contraindre les Houthis à quitter les villes dont ils avaient pris le contrôle par la force.

Les Houthis sont un groupe de Yéménites chiites du gouvernorat de Sa’ada, qui se sont rebellés contre le gouvernement yéménite en 2004. Plusieurs guerres les ont opposés à l’État.

Après avoir pris le contrôle de Sa’ada en 2011, le gouvernorat yéménite le plus proche de l’Arabie saoudite, les Houthis ont commencé à progresser vers le Sud. Là, des combats au sol opposent les Houthis et les forces d’un ex-président d’un côté et d’autres groupes alliés à Rabbuh Mansur Hadi de l’autre.

L’Arabie saoudite a sollicité le soutien d’autres pays pour contraindre les Houthis à se replier. Depuis le 26 mars et jusqu’à cet été, les attaques aériennes ont ciblé les positions houthies et les maisons des leaders houthis dans tout le pays. De leur côté, les Houthis lancent des missiles contre l’Arabie saoudite. Il est à noter que les gens pensent que les Houthis sont soutenus par l’Iran, bien qu’eux-mêmes et l’Iran dénoncent ces allégations. 

Près de trois mois après le début de la guerre, rien n’a été obtenu par l’une ou l’autre des deux parties en présence, sinon détruire la vie des civils.

Les combats au sol entre plusieurs groupes armés et les attaques aériennes rendent invivable le quotidien de milliers de civils. Des centaines de personnes ont été blessées, d’autres ont perdu leur logement, leur travail, leurs proches ou la vie.

Les gens n’ont pas accès aux équipements médicaux, les patients qui souffrent de maladies chroniques ne peuvent obtenir leurs traitements car les pharmacies sont à court de médicaments en raison de l’embargo imposé sur le Yémen. Les femmes accouchent à la maison avec des aides non qualifiées.

Le prix de la nourriture, de l’eau et des autres marchandises a augmenté en raison de la pénurie de carburant provoquée par l’embargo. De nombreuses écoles sont fermées.

Des milliers de Yéménites ont perdu leur travail et beaucoup ne perçoivent plus de salaire depuis le mois de mars car les banques sont fermées dans les régions où les combats s’intensifient. La vie s’est arrêtée en de nombreux endroits et des maladies contagieuses ont commencé à se propager.

Nous autres Yéménites ne savons pas quand tout cela va finir. 

Voilà la situation au Yémen. Comme je l’ai dit au début de cet article, je travaille comme chargée de communication pour MSF. J’écris des articles sur les patients, le personnel et les autres habitants, ainsi que sur l’aide médicale fournie par l’organisation. Je réponds aux journalistes, je gère les interviews des médias avec nos porte-paroles et j’envoie des informations aux médias sur la situation et les activités de l’organisation dans les régions où nous opérons.

MSF dénonce les attaques sur les civils, les patients et les travailleurs de santé. Nous demandons à toutes les parties au conflit de ne pas empêcher l’accès aux équipements de santé et de « mettre en place des voies d’accès aérien, maritime et terrestre fiables et sans entrave, afin de fournir aux civils ce dont ils ont besoin pour se nourrir et pour survivre. » 

Une autre guerre se déroule néanmoins, la guerre médiatique. MSF a été manipulée à de nombreuses reprises par plusieurs médias alliés aux différentes parties en présence. Nombre d’organes de presse contactent MSF et posent des questions uniquement pour démontrer que la partie adverse est en tort. La majorité des médias au Yémen est partiale et affiliée aux partis politiques et aux différentes forces en présence.

Certains journalistes tentent de se servir de MSF comme d’un outil pour accuser l’autre partie d’enfreindre les lois humanitaires. Par exemple, les médias alliés aux Houthis ne mentionnent que les victimes provoquées par les attaques aériennes de la coalition. De la même manière, les médias soutenus par la coalition ne se concentrent que sur les régions où des civils sont gravement touchés par les combats au sol entre les Houthis et les combattants du Sud.

Il est très difficile de trouver un média local impartial au Yémen. La plupart du temps, le tableau est incomplet et très peu de journalistes rendent compte du fait que les civils, où qu’ils soient, constituent les vraies victimes de toute cette violence. 

Quand MSF est manipulée ou quand des informations erronées sont diffusées sur l’organisation, nous appelons les journalistes pour clarifier les choses, nous partageons cette clarification avec tous les médias ainsi que par le biais des réseaux sociaux de MSF. Mais nous restons manipulés par les journalistes et les militants sur les réseaux sociaux qui taisent une partie de la réalité. En tant qu’organisation médicale indépendante, MSF vient pourtant en aide à tous les patients, quelle que soit leur origine, et conformément à l’éthique médicale. 

Les médias internationaux non affiliés aux groupes en conflit, ni soutenus par l’Iran, la Russie, l’Arabie saoudite ou les autres pays du Conseil de coopération du Golfe, sont normalement impartiaux et plus professionnels. Ils essaient en général de dresser une image objective.

Néanmoins, l’embargo empêche nombre d’entre eux de se rendre dans le pays. Des dizaines de journalistes nous ont contactés pour nous informer qu’ils font de leur mieux pour venir dans le pays afin de rendre compte de la situation et des activités de MSF. À la fin du mois de juin, quelques rares journalistes avaient réussi à entrer au Yémen. Ceux qui arrivent à Aden par bateau depuis Djibouti ne peuvent pas se rendre vers le Nord en bateau ou en avion car les routes sont bloquées par les combats. Et ceux qui réussissent à entrer par le Nord par bateau ou par avion ne peuvent se rendre dans le Sud pour les mêmes raisons. 

Je me trouve à l’heure actuelle dans le gouvernorat d’Amran, au nord de la capitale Sana’a. MSF soutient ici un hôpital avec des médecins, des chirurgiens, des sages-femmes, des médicaments et un système de références. Nous disposons également d’une clinique mobile qui propose des consultations générales aux personnes déplacées qui ont fui leur domicile par crainte des combats ou des attaques aériennes.

Ici les gens manquent de nourriture et d’un abri décent. Il y a quelques jours, Matthieu Aikins et Sebastiano Tomada, un journaliste et un photographe qui travaillent pour le magazine Rolling Stone, ont visité Sa’ada et Amran et ont interviewé le personnel de MSF et les patients pour s’informer sur nos activités médicales et observer la situation des personnes déplacées. 

Alors que Matthieu interviewait l’un de nos médecins, un homme est venu me voir et m’a demandé : « Sont-ils connus ? Le monde saura-t-il que nous souffrons ? Cette guerre cessera-t-elle enfin ? »

Cet article a été publié à l'origine le 5 juillet 2015 sur le site Press Partners.