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Le mal de Pott et la tuberculose

la tuberculose est toujours d’actualité!

« Comment ça va? »  a fièrement lancé Ajak* en anglais, en souriant timidement alors qu’il étendait le bras pour me serrer la main. Ajak avait sept ans. 

« Je vais bien », lui ai-je répondu, en entrant dans la tente réservée aux enfants atteints de tuberculose et de malnutrition. 

Ajak était arrivé à cet établissement de Médecins Sans Frontières (MSF) à Yida en Soudan du Sud, depuis un peu plus d’un mois — en douleurs, sa colonne vertébrale difforme et couvert de cicatrices laissées par des abcès. Il pouvait à peine marcher, mais faisait de son mieux pour se tenir bien droit lorsqu’il m’a été présenté. Il était arrivé par transport local avec sa grand-mère depuis leur village à 40 minutes de là.

Au cours de son premier mois de traitement intensif contre la tuberculose, Ajak s’est littéralement transformé. Avec notre excellent soutien nutritionnel basé sur des aliments thérapeutiques prêts à l’emploi, il a commencé à reprendre le poids qu’il avait perdu à cause de cette maladie ancienne, également connue sous le nom de consomption. Sa colonne vertébrale gardera la courbure vers l’avant dans la partie supérieure du dos, mais il n’a plus de douleurs et il a réussi à éviter la paralysie.  

En 1779, Sir Percivall Pott a publié une monographie décrivant le lien entre la déviation de la colonne vertébrale et la raideur ou paralysie spastique des jambes. Cette maladie a été nommée le mal de Pott – on la connait aujourd’hui également sous le nom de spondylodiscite tuberculeuse ou tuberculose vertébrale.

En 1948, dans le cadre d’un exposé prononcé au Royal College of Surgeons en Angleterre, Girdlestone a décrit les options de traitement du mal de Pott, cette maladie infectieuse qui engendre la perte de la fonction des jambes et une déviation de la colonne vertébrale. Il recommandait  alors un apport en air frais extérieur et en aliments nutritifs, ainsi qu’une immobilisation vertébrale pendant des périodes prolongées chez les enfants.

Le premier médicament antituberculeux, la streptomycine, a été disponible pour usage clinique en 1947. Ce fut le début d’une nouvelle ère dans le traitement de la tuberculose, et la streptomycine demeure l’un des principaux médicaments antituberculeux encore utilisés à ce jour. Dès 1965, d’autres médicaments se sont ajoutés à nos traitements standards de première ligne : l’isoniazide, la rifampicine, l’éthambutol et le pyrazinamide.

Tous les étudiants en médecine étudient le mal de Pott, mais on l’enseigne davantage pour sa valeur historique et son caractère particulier. La première fois que j’ai vu Ajak, j’ai tout de suite reconnu la position cyphotique caractéristique de sa colonne vertébrale et les cicatrices laissées par le drainage des abcès, mais je me suis tout de même posée la question tout haut : « pourrait-il s’agir du mal de Pott? »

À Yida, nous n’avons pas la chance d’avoir d’appareil de radiographie, donc notre seule façon de dépister la tuberculose pulmonaire consiste à teinter les expectorations et les examiner sous microscope; toutes les autres formes de tuberculose sont dépistées par auscultation et étude approfondie du dossier médical.  Cela peut paraître rudimentaire comparativement à tous les autres tests diagnostiques disponibles au Canada, mais cela fonctionne. J’ai vu de nombreux enfants désespérément minces, chez qui l’apport nutritionnel thérapeutique n’avait pas donné de résultats, soudainement commencer à prendre du mieux grâce au traitement contre la tuberculose. Typiquement, ils commencent par prendre du poids, puis ils esquissent de petits sourires timides, comme s’ils apprenaient à sourire pour la première fois. Puis graduellement revient l’énergie pour jouer un peu, chanter, rire, et finalement courir, ramper et faire des espiègleries. Ce sont là les résultats de l’air frais et de la nutrition — des remèdes utilisés il y a trois cents ans — ainsi que des médicaments qui contribuent à les garder en vie.

Ajak est l’un des nombreux enfants participant à notre programme de traitement contre la tuberculose. Il retournera bientôt à la maison avec sa grand-mère, mais continuera de recevoir des soins externes jusqu’à ce qu’il ait bénéficié d’une année complète de traitement. Il gardera comme séquelle une déviation de la colonne vertébrale parce qu’il est arrivé trop tard, mais a pu reprendre une vie normale : il adore jouer dehors et il apprend activement à lire et écrire dans la langue dinka, et aussi en anglais avec l’aide de notre interprète, Gabriel.   

Le mal de Pott ne présente pas seulement un intérêt sur le plan historique. La tuberculose qui touche spécifiquement la colonne vertébrale, les poumons ou les organes est bien réelle et florissante là où la pauvreté, l’hébergement de mauvaise qualité et la malnutrition créent des enclaves de populations vulnérables. 

La Journée mondiale de lutte contre la tuberculose n’est pas un événement soulignant un sujet dépassé – la tuberculose est toujours d’actualité. Il reste encore beaucoup de travail à faire pour empêcher la résistance aux médicaments et pour combattre la double infection à la tuberculose et au VIH. À Yida, nous sommes en train d’ouvrir une nouvelle aire de traitement de la tuberculose, où les tentes seront plus distancées, où il y aura un endroit ombragé par des arbres ainsi qu’un espace pour aménager un jardin et laisser jouer les enfants. Voilà un événement qui mérite vraiment d’être célébré! 

*Les noms de tous les patients ont été modifiés dans ce récit.