Groupe de champs
Une vie simple et dure (partie 2)

Je me suis réveillée à l’aube au chant des oiseaux. J’ai sorti mes vieux os de la tente et je me suis mise à bouillir de l’eau pour le café.

Je me suis réveillée à l’aube au chant des oiseaux. J’ai sorti mes vieux os de la tente et je me suis mise à bouillir de l’eau pour le café. Les garçons sont arrivés petit à petit, certains bien reposés et d’autres non. Certains se sont plaints qu’ils avaient eu froid et peur et qu’ils n’avaient donc pas dormi.

Je me suis mise en quête d’un endroit pour faire pipi, mon premier en 24 heures ! Je me suis dit qu’il valait mieux que je ne boive pas l’eau du puits, au risque sinon de tomber malade. Alors j’ai savouré le litre d’eau que j’avais emporté avec moi, qui lui aussi m’a duré 24 heures. Mais je commençais à sérieusement avoir soif ! Partout où j’allais, je croisais quelqu’un qui me saluait d’un « Marla, Marla Magwa » tout en cultivant les semis qui s’étendaient littéralement sur des kilomètres, à perte de vue. Bon, finalement, après avoir chassé plusieurs bandes de gamins et me croyant à l’abri, j’ai baissé ma culotte et je me suis accroupie derrière une hutte non habitée. Quel soulagement ! « Marla, Marlamadee », c’est le cri qui a résonné depuis la rivière. Je peux vous dire que c’était la pleine lune en plein jour ! Heureusement que mes spectateurs n’avaient pas de jumelles et qu’ils étaient au moins à 50 mètres de l’autre côté de la rivière. Même si j’entendais distinctement leurs rires !

Après une petite partie de pêche avec les enfants, nous avons pris le petit déjeuner avec du riz, de la poudre de lait et du sucre. Un jeune homme est venu nous demander de venir voir son frère qu’ils avaient porté longtemps pour l’amener jusqu’à nous. Il était de l’autre côté de la rivière au Soudan du Sud et incapable de monter dans la pirogue utilisée pour traverser la rivière. Sur l’autre rive, 25 personnes nous faisaient des grands gestes. L’officier de santé m’a rappelé d’une voix inquiète que de l’autre côté, c’était le Soudan du Sud, mais je lui ai dit que lorsque le bateau avait été en surchauffe la veille, et que nous nous étions arrêtés pour déjeuner, c’était aussi le Soudan du Sud et qu’après tout nous étions Médecins sans frontières ! Alors nous avons traversé. Un grand jeune homme de 20 ans, d’au moins 2 mètres, était allongé sur une civière de fortune fabriquée avec des bâtons et une couverture. Il avait de la fièvre et ses yeux étaient hagards, le regard de l’agonie. Son corps tout entier était gonflé et il avait du mal à respirer, son ventre était ferme et mou à la palpation, il était malade depuis un mois et son état se dégradait chaque jour. Rien que l’effort de s’asseoir pour que je puisse écouter son souffle l’avait épuisé et ses yeux se révulsaient. Les 25 spectateurs étaient tous très inquiets et voulaient l’accompagner tout au long du chemin. Nous en avons choisi 4 pour le porter jusqu’au camp ainsi que sa mère, très soucieuse. Les autres ont nagé ou ont pris le canoë pour nous rejoindre sur l’autre rive.

Nous l’avons allongé sur une paillasse sous le manguier, nous lui avons donné des antalgiques et nous en avons appris un peu plus. En fait, il avait été soigné pour la tuberculose mais n’était plus sous traitement depuis un bout de temps. Il était probablement séropositif, phase 4. Nous avons attendu la voiture pour qu’elle l’emmène à Mattar au centre médical tout en sachant qu’à priori il ne tiendrait pas jusque là. Un enfant avec une blessure très sérieusement infectée est arrivé, de même que notre petite fille VIH/TB que nous cherchions depuis trois semaines ! Nous avons aussi eu la visite d’une des lépreuses du Soudan du Sud qui partait pour deux mois, aussi nous les avons tous soignés et je me suis dit que finalement c’était une bonne chose que nous soyons restés bloqués à Jikow pour la nuit.

La voiture est finalement revenue avec de l’eau et l’équipe a alors commencé à se disputer pour savoir qui allait rentrer avec la voiture et qui devait repartir par bateau. J’ai opté pour le bateau. Comme l’officier de santé repartait avec le patient et que les autres voulaient rentrer chez eux au plus tôt, je me suis dit que je ne pouvais pas prendre une place, surtout que c’était un peu de ma faute si nous avions été bloqués, du moins c’était moi le capitaine et c’était à moi de redescendre avec le bateau. Nous avons pensé que la voiture mettrait 2-3 heures à rentrer et le bateau au moins 4 avec la moitié du matériel et des gens dans la voiture. Donc avec 4 personnes dans le bateau, dont la mère, et les autres dans la voiture, nous sommes repartis en direction du camp.

Sur le chemin du retour, je me suis endormie et je me suis réveillée quand nous avons buté sur quelque chose et que le bateau s’est arrêté. J’ai demandé si nous étions au moins à la moitié du chemin. Le conducteur du bateau m’a répondu que non, cela faisait plus de trois heures que nous étions partis et je lui ai demandé de me dire quand nous serions rendus à mi-chemin afin que je puisse prévenir le camp.

Une demi-heure plus tard, une vue fantastique est apparue au détour d’un méandre : notre camp. Incroyable ! La communication laisse beaucoup à désirer mais nous étions de retour, tous en vie et en un seul morceau. Le responsable terrain, Jean-Baptiste, a entendu le bateau arriver et a couru vers les berges en agitant les bras comme un malade. Il était si heureux de nous revoir ! Après avoir déchargé le matériel et l’avoir traîné sur la berge boueuse, j’ai été accueillie par les membres de l’équipe avec des embrassades de soulagement. Tous s’étaient vraiment fait du souci pour nous. Après un débrief, un coca et une douche de 30 minutes qui n’a pas suffi à enlever la couche de boue que j’avais sur les pieds, on s’est fait une réunion d’équipe, on a dîné de restes et puis on a regardé un film sur le grand écran avec les personnels nationaux et littéralement plus de 100 personnes qui regardaient par dessus la barrière en riant et en applaudissant. On a regardé 2 épisodes de la série 1 de Lonely Planet, dont un sur l’Éthiopie : avec la musique classique en fond sonore et les animaux qui donnaient leur concert habituel, le public a beaucoup apprécié sans avoir besoin de traduire. La semaine prochaine, on va essayer d’installer l’écran en dehors du camp et de passer Le Livre de la jungle, Madagascar ou Shrek. Comme ça les familles pourront apporter une paillasse et on pourra regarder le film tous ensemble.