Groupe de champs
Une vie simple et dure (partie 1)

Vous ne croirez jamais ce qui est arrivé à Jikow aujourd’hui ! C’est ÉNORME !

Vous ne croirez jamais ce qui est arrivé à Jikow aujourd’hui ! C’est ÉNORME ! D’abord j’ai eu une réunion avec le Woreda (une sorte de conseil municipal, sauf qu’ici il n’y a pas de ville) et toutes mes propositions ont été acceptées sans sourciller, dont un emploi pour un vieil homme qui nous aide pour chaque clinique à Jikow, simplement parce qu’il en a la possibilité. Désormais il sera payé, ce qui est normal.

Puis 4 infirmiers du relais de santé de Nib Nib sont venus nous voir pour demander une formation, hyper enthousiastes. On espère leur passer le relais quand nous partirons, ils tiennent un relais de santé sans aucune fourniture, mais quand je dis, aucune, c’est vraiment aucune.

À Jikow, j’ai rencontré l’homme crocodile qui m’a proposé d’appeler les crocos pour moi, il m’a raconté l’histoire de son grand-père et de quatre autres garçons qui avaient tous pris un œuf de crocodile dans un nid. Quatre des œufs se sont cassés mais celui de son grand-père a été remis à l’eau, a éclos et c’est désormais ce même crocodile depuis 150 ans qui vient quand on l’appelle, à qui on offre des sacrifices et dont de nombreux bœufs portent le nom.

Vendredi il m’a invitée à venir assister à la cérémonie annuelle où un mouton est sacrifié au nom de l’esprit du crocodile. Il m’a promis qu’il l’appellerait et qu’il viendrait manger dans sa main. Si je fournis une chèvre ou un mouton pour le sacrifice, il ne me fera aucun mal et je pourrai me baigner jusqu’à la poitrine sans crainte d’être attaquée. Cerise sur le gâteau : j’ai le droit de tout filmer ! Je lui ai demandé s’il pouvait également bénir le bateau de MSF et le protéger des attaques de crocodiles mais il a ri et m’a répondu « bien sûr que non ». Il m’a aussi dit de fournir une chèvre mais avec un pétillement dans les yeux, il m’a expliqué que la tête, les poumons, les intestins et une patte arrière de la chèvre seraient offerts au crocodile et le reste pour la population, et que « peut-être c’est mieux si tu fournis un mouton à la place, les crocodiles préfèrent les moutons, ah ah ! »

Un autre vieil homme m’a demandée en mariage. En échange de trois vaches. Je lui ai répondu : « 3 seulement ? J’en vaux au moins 50 ! » Il a éclaté de rire et m’a demandé ce que je lui proposais en échange du gîte et du couvert. J’ai répondu : « des soucis. Rien que des soucis. » Et lui et toute sa bande de compères ont éclaté de rire.

Vendredi, nous nous sommes mis en route pour Jikow à 6h45 avec un programme chargé : 3 heures de bateau, clinique puis rencontre avec l’homme crocodile pour le sacrifice et le spectacle. Mais au bout de trois heures, nous n’étions toujours pas arrivés, les expatriés devaient nous suivre dans l’autre bateau. Nous étions très chargés, avec tout le matériel médical et 7 d’entre nous ainsi que le chauffeur du bateau, et la navigation en sens inverse du courant était difficile...

Après 4 heures, j’ai appris que nous n’étions qu’à mi chemin et que le niveau de carburant commençait à baisser alors j’ai appelé le logisticien au camp. Il m’a dit que l’autre bateau était tombé en panne et qu’ils ne viendraient donc pas, mais qu’une voiture allait à Gambella et qu’ils nous apporteraient du carburant. Nous devions les retrouver à Jikow. Si cette stanée voiture pouvait aller à Jikow, alors nous aurions pu la prendre à la place du bateau ! Mais après les 4 heures de course de bosses du mardi et la voiture embourbée à trois reprises, le chauffeur a juré que c’était la dernière fois qu’il s’y rendrait cette année. Nous sommes finalement arrivés à Jikow à 3 heures de l’après-midi ! Pas de patient, pas d’homme crocodile et pas de voiture !

J’ai rappelé le camp et le responsable de terrain, très inquiet, m’a confirmé qu’ils ne pourraient pas venir avant le lendemain et qu’il fallait que nous trouvions un hôtel, mais qu’il n’y avait pas de problème, MSF paierait ! J’étais estomaquée et j’ai répondu « mais nous sommes à Jikow », qui est au milieu de nulle part, avec le Soudan du Sud à 50 mètres et l’ « hôtel » le plus proche (faute de meilleur mot) était à Nininyang, à deux heures de route !

Il m’a répondu qu’ils ne pouvaient pas envoyer de voiture avant le lendemain et que nous étions donc coincés pour la nuit. Les garçons n’étaient vraiment pas contents et m’ont demandé : « qu’est-ce qu’on va manger ? ». J’ai répondu du riz et du poisson. Qu’est-ce qu’on va boire ? De l’eau du puits. Où on va dormir ? Dans les tentes. On aura froid, on n’a pas de couverture. Si, on en a une chacun dans la caisse de survie. Ils ont grogné : « on va prendre une douche », ils se sont débarrassés de leurs vêtements et ils ont sauté à l’eau pour se baigner.

En attendant, je me suis mise à organiser le campement, j’ai monté les tentes sous le grand manguier, j’ai demandé à un enfant de nous trouver un bidon d’eau du puits et je me suis armée de ma canne à pêche (heureusement, je l’ai mise dans le kit de survie cette semaine) et je suis descendue vers la rive pour trouver un spot de pêche. Grâce à des mimes dont le Mime Marceau aurait été fier, des gamins sont partis me chercher des vers et après avoir attrapé 4 poissons-chats d’une taille raisonnable, deux des gars sont venus pour me demander ce qu’on faisait ensuite. Je leur ai répondu que j’allais préparer à dîner et je leur ai confié la canne à pêche.

On a emprunté une casserole car nous n’en avons qu’une dans le kit de survie, on a mis du riz à chauffer dans une casserole et les poissons dans une autre. On avait une boîte de sauce tomate mais pas d’ouvre-boîte : le couteau suisse s’est avéré bien utile pour vider le poisson et ouvrir la boîte !

Après avoir rempli l’estomac des garçons, ils étaient de meilleure humeur et se sont mis à discuter dans leur langue maternelle (le Nuer et l’arabe). C’est un moment que je trouve plutôt difficile parce que je n’arrive pas à comprendre ce qu’ils disent et, à moins que je pose une question, ou s’ils ont un problème, ils ne parlent pas vraiment anglais. La plupart des journées sont remplies de ce type de moment de solitude et je suis heureuse de discuter ou d’écouter les autres expatriés quand je rentre. Mais ça fait aussi partie du job !

Le Woreda a su ce qui s’était passé et que nous campions à Jikow, il nous a envoyé la milice pour nous protéger, de crainte que des bandits n’aient appris notre présence et ne viennent nous voler notre matériel. Cela a effrayé certains des personnels et à 7 heures du soir, alors qu’il faisait déjà nuit, nous étions tous au lit, du moins dans les tentes, à l’exception de trois d’entre nous. La milice s’est pointée après avoir marché depuis Nib Nib avec des AK 47 et des lances à la main. Ils devaient monter la garde dans une hutte toute proche mais, par crainte que les bandits n’en veuillent aux vivres thérapeutiques, aux moustiquaires et aux aliments TB qui étaient tous abrités dans ma propre tente, ils sont restés juste à côté de moi. Je leur ai assuré qu’ils pouvaient dormir dans la hutte et venir seulement si je les appelais mais ils ont insisté pour rester à un mètre de ma tente, alors toute la nuit ils sont restés là à parler, à renifler et à cracher pour me rappeler que j’étais en sécurité !

Dormir sur le sol, dans des vêtements crasseux, boueux, qui sentent la transpiration et le poisson, n’est pas exactement l’idée que je me fais d’une bonne nuit mais cela m’a permis de réfléchir et de mieux comprendre les gens avec qui je travaille. Pas seulement le personnel, mais aussi les patients. Notamment les vieux qui viennent avec des douleurs au corps et que nous renvoyons sans traitement, en leur disant que c’est normal d’avoir mal après avoir travaillé aux champs, en portant des bidons d’eau de 20 kg d’eau sur leur tête, ou d’avoir coupé du bois et de l’avoir transporté pendant des kilomètres juste pour survivre…

Ces gens qui ne rentrent chez eux qu’à la tombée de la nuit, fourbus à cause de la culture du maïs, seulement pour se laver dans le fleuve, allumer un feu, cuisiner, nettoyer, mettre les enfants au lit avant de fumer leur tabac dans leurs pipes d’argile et de métal, qu’ils maintiennent allumées par un charbon luisant piqué sur un bâton plongé dans le feu. Ces gens qui se lèvent avec le soleil, s’accroupissent devant les cendres pour trouver une braise avec laquelle rallumer leur pipe avant de retourner aux champs pour la journée. Peu importe que ce soit le week-end, c’est tous les jours la même chose pendant la saison des cultures.

Alors que je suis étendue sur le sol dur, couverte seulement de ma paillasse de bambou, avec les lucioles qui dansent, les crapauds qui coassent, les moustiques qui s’agitent, mes os et mes muscles qui me font mal, je me dis quand même que j’ai de la chance, je comprends mieux comment ces gens vivent. Une vie simple et dure.