Groupe de champs
Une pause s’impose

Kate, téléphone maison, Australie !

C’est déjà dimanche ! Cette semaine a été longue et éprouvante, croyez-moi. J’en ai même eu tellement marre que j’ai eu envie de rentrer, c’est pour dire ! J’ai l’impression d’avoir rampé à quatre pattes sur une pente savonneuse recouverte de lames de rasoir, désespérée d’arriver enfin au sommet : mes vacances à Zanzibar m’attendent !

Lundi, nous avons organisé la première clinique à Pul-Deng. Je me suis mise en action à six heures du matin, en m’organisant dans le noir. L’équipe est arrivée à 7h, et nous avons chargé l’équipement dans le bateau, nous avons parcouru le kilomètre jusqu’en ville et nous avons déchargé le bateau mais malheureusement il n’y avait AUCUN chauffeur. Comme j’avais passé un certain temps à m’assurer que tout le monde serait à l’heure – et pour une fois c’était le cas – c’était très frustrant de devoir attendre 40 minutes avant que le pilote ne daigne pointer le bout de son nez. Quand il est enfin arrivé, il m’a annoncé que le logisticien avait modifié son planning la veille, d’où son retard !

Lorsque nous sommes arrivés, 80 personnes environ nous attendaient ; nous nous sommes installés et nous avons organisé une mini-session pédagogique de 20 minutes pour expliquer nos priorités et nos objectifs médicaux. Conséquence, les patients se sont mis à attendre sagement et tout s’est passé de manière très ordonnée. Mais une heure plus tard, une centaine de personnes environ sont arrivées, suivies d’un flux constant en provenance des villages les plus éloignés.

À 11h, c’était le chaos complet car des centaines de personnes – dont la plupart n’avaient jamais bénéficié de soins médicaux auparavant – attendaient désormais, en faisant pression et en nous encerclant car ils n’avaient pas eu droit à la session pédagogique et pensaient que c’était tournée générale ! Comme nous étions complètement submergés, j’ai décidé que nous ne verrions que les enfants malades de moins de cinq ans. Il y avait tellement de gosses atteints de paludisme… Ma pauvre équipe était engluée et, quand la deuxième voiture est enfin arrivée de Gambella avec des consultants complémentaires, je les ai appelés à l’aide pour une courte pause repas que je leur avais demandé d’apporter en guise de faveur ! Et bien figurez-vous qu’un aidant qui escortait un patient jusqu’à Gambella avait volé les 15 repas, les avait dévorés avant de jeter les restes. Vous y croyez, vous ? Nous avions soigné, traité, et transporté un membre de sa famille pour en prendre soin, nous fournissions un hébergement, nous étions en train de travailler comme des chiens sous un soleil de plomb et lui s’était fait la malle avec le repas de 15 personnes ! Impensable.

Donc après une courte pause à boire de l’eau et engloutir quelques biscuits (c’est tout ce que nous avions dans la voiture !), j’ai annoncé de nouveau que nous ne verrions que les enfants les plus malades et nous avons commencé à opérer un nouveau tri. Les gens m’agrippaient et me tiraient, ils voulaient désespérément que leurs enfants soient vus. C’était à la fois suffocant, étouffant et angoissant. Seuls les enfants les plus mal en point et inanimés avaient droit au ticket de consultation que j’avais en main. C’était terrible. Bien entendu nous sommes arrivés à cours de médicaments et nous avons même dû utiliser tous ceux que nous avions dans nos trousses d’urgence. Le paludisme est une maladie très grave, avec des fièvres qui atteignent les 40 degrés.

Enfin, à 15h30, nous avons remballé nos affaires et nous sommes repartis pour être sûrs de rentrer à la maison avant qu’il ne fasse nuit. Des centaines de gens sont restés sur la carreau sans soin, y compris au moins 40 gosses très malades pour lesquels nous n’avions pas de médicaments. Nous étions tous crevés et les trois heures de route dans la voiture se sont faites en silence sauf quand nous avons aperçu deux léopards, un phacochère et un autre chat sauvage…

En arrivant à Mattar à la tombée de la nuit, il n’y avait PAS de bateau pour venir nous chercher. Quand il est enfin arrivé, nous avons dû décharger tout l’équipement clinique des voitures et tous les équipements de Gambella, des bidons d’huile de 20 litres, des sacs de farine et de sucre de 20 kilos et d’énormes cylindres d’oxygène pour les charger dans le bateau avant de rentrer au camp pour les décharger de nouveau, remorquer toute la cargaison le long de la rampe et la stocker dans la réserve et la pharmacie. L’équipe était complètement lessivée et à bout de nerfs. Pour enfoncer le clou, 10 minutes après avoir fini de décharger le matos, le logisticien s’est pointé avec cette satanée voiture ! Ils étaient passés par la ville, la route était désormais praticable. Dommage qu’il n’ait pas vérifié avant de nous faire décharger, charger, décharger et remonter un bon quintal de matériel !

La journée n’était pas terminée. J’ai encore dû défaire les grandes caisses et constituer les boîtes plastique pour notre transport en bateau du lendemain jusqu’à Jikow. Je me suis douchée dans le noir avant de découvrir que j’avais perdu mon téléphone mobile. Il y a ma carte sim australienne dedans avec tous mes numéros de téléphone, alors j’ai passé l’heure qui a suivi à fouiller partout dans la voiture, dans le bateau, la réserve, la pharmacie, la hutte, etc, mais en vain. Il me servait aussi de réveil alors j’ai dû en emprunter un, j’ai englouti mes pâtes sauce tomate, deux litres d’eau et je suis allée me coucher complètement vannée. Je n’ai pas trouvé le sommeil facilement et j’ai rêvé de tous les gens qui m’agrippaient et me tiraient à eux, me suppliant et m’implorant, et des yeux vitreux et fiévreux de leurs enfants que nous n’avions pas pu soigner.

À 6 heures du matin, alors que je faisais chauffer de l’eau dans le noir dans la cuisine, j’ai entendu mon alarme. Je veux dire, l’alarme de mon téléphone ! Là, scintillant dans le noir, il y avait la photo de mon fils en écran de veille qui clignotait depuis le placard où nous rangeons les pommes de terre. Autant vous dire tout de suite que je n’ai absolument AUCUNE idée de comment il a atterri là, manifestement je nageais hier en plein délire.

Au cours de la clinique mobile de Jikow, une dispute a éclaté au sein de l’équipe avec des menaces et des insultes. Le retour au camp, avec l’impossibilité de dialoguer en raison du grondement du bateau, une réunion d’une heure d’accusations et de frustrations couvées, suivie par la démission et les larmes de mon bras droit, m’ont laissée en colère et frustrée quand nous sommes arrivés à la maison. Les quelques dernières semaines de travail supplémentaire, le chargement des équipements dans le bateau, du bateau à la voiture, de la voiture à la clinique puis dans le sens inverse, à attendre si souvent un chauffeur ou un pilote non prévenus, ont eu raison d’une équipe dédiée et laborieuse, qui en tant que personnel permanent de la clinique mobile, a continué de faire le gros du travail, les autres arrivant trop tard pour aider ou, s’ils faisaient acte de présence, restant sans rien faire à les regarder faire les bras croisés.

J’en avais tellement ma claque que je voulais rentrer chez moi. Kate, téléphone maison, Australie ! Je peux vous dire que j’ai grandement besoin de ma pause. Donc oui, c’est déjà dimanche, satané dimanche !