Groupe de champs
Un simple pansement adhésif

Qu’est-ce que je dis, en fait, même un pansement, ce serait bien.

Et voilà, c’est déjà dimanche ! Je peux vous dire que ça a été une sacrée semaine. Le niveau de la rivière est monté de deux mètres et d’énormes bateaux métalliques de 20 mètres passent désormais devant le camp en faisant un sacré raffut.

On dirait d’énormes canoës en métal. Le moteur de 75 chevaux qui les pousse est situé bien plus haut que le niveau de l’eau, seule l’hélice est immergée, et je peux vous dire que le système est loin d’être silencieux !
Ça a aussi été ma première semaine toute seule (sans Moctar) et elle a mal commencé. Lundi matin, l’équipe est arrivée en désordre avec une demi-heure ou une heure de retard sans que cela semble leur poser le moindre souci. Mon traducteur n’a pointé le bout de son nez que mardi à 7 heures, et dès 8h, il m’a simplement dit « Il faut que vous les discipliniez, que vous leur montriez qui est le chef ». Apparemment ils n’ont pas l’habitude de voir une femme à ce poste. Super ! Je l’ai envoyé rassembler l’équipe et nous sommes partis pour Jikow avec 90 mn de retard dans deux voitures, moi et 6 patients et accompagnants qui rentraient chez eux dans la première, et l’équipe dans l’autre ! Quand nous sommes arrivés à Nip Nip (après nous être embourbés et avoir été remorqués deux fois), tous sont descendus et une fois encore je me suis retrouvée toute seule à me demander ce qui se passait. J’ai finalement compris qu’ils étaient juste descendus acheter du crédit de téléphone car on capte le réseau dans ce village.

Quand nous sommes arrivés à Jikow, plus d’une centaine de personnes nous attendaient car nous avions raté la clinique de vendredi à cause de l’orage. La journée a été longue et chaude… Nous avons fini par remballer pour nous préparer aux trois heures du voyage retour, accompagnés d’un patient victime d’une occlusion aiguë des intestins, d’un homme en phase terminale du VIH et d’une femme dont l’avortement incomplet surinfecté dégageait une odeur pestilentielle, ainsi que de leurs accompagnants respectifs. J’ai demandé au personnel de m’attendre au camp pour une réunion, après que j’aurais emmené les patients au centre médical. Ils ont rechigné et deux en particulier ont carrément refusé au prétexte que nous pouvions faire ça le lendemain.

C’est là que Kate la méga grincheuse est sortie du bois : je leur ai dit que SI, NOUS ALLIONS avoir une réunion dès mon retour. Je leur ai dit ce que je pensais, que nous étions là pour les patients, etc. qui voyagent des heures pour venir nous voir, que s’ils veulent s’arrêter pour déjeuner avant que nous partions, acheter du crédit de téléphone, etc, ils ont intérêt à être à l’heure ! Bon, ils étaient en colère et sont repartis sans me serrer la main ni me regarder, ce qui est la manière habituelle de se saluer ici. Quoi qu’il en soit, le lendemain, tout le monde était à l’heure et ça continue depuis. La situation s’améliore, et comme je montre l’exemple et que je ne leur demande rien d’autre que ce que je suis prête à faire moi-même, je pense que je suis en train de gagner leur respect.

L’équipe s’émerveille de mon niveau de bronzage au bout de deux semaines seulement, malgré l’écran total. Je pense que celui-ci s’évapore avec la chaleur. De toute façon, j’ai été tellement occupée à apprendre tout un tas de choses et à essayer de faire face aux décès si nombreux et sans queue ni tête, que je n’ai vraiment pas eu le temps de penser à la chaleur.

La vérité, c’est que j’ai l’impression de devoir soigner une carotide tranchée avec un simple pansement adhésif. Qu’est-ce que je dis, en fait, même un pansement, ce serait bien. On n’a même pas de bandages ! En rupture de stock depuis la semaine dernière. Les blessures par balle sont simplement recouvertes de gaze et de sparadrap. Si une voiture circule (de jour uniquement), nous pouvons essayer d’obtenir des produits chirurgicaux à Nasir au Soudan du Sud car il y a là-bas un hôpital chirurgical MSF, mais souvent les patients meurent avant même de partir. Et puis s’il y a des coups de feu, nous ne partons pas. Nous restons dans la « pièce sécurisée », un containeur d’expédition en métal, qui sert de pharmacie. Nous avons un stock de couvertures, de vivres, de cigarettes et même de vodka à des fins « tranquillisantes », car certaines personnes ne peuvent supporter de rester confinées. Je n’ai dû y rester qu’une heure pour l’instant et ça ne m’a pas trop pesé.