Groupe de champs
Un long fleuve (pas) tranquille

Sur le chemin du retour, nous avons aperçu un énorme crocodile, le plus gros que j’aie jamais vu. Tellement gros que j’ai cru qu’il s’agissait d’un tronc d’arbre. Un énorme poisson flottait à proximité, je ne sais pas s’il s’agissait d’une perche du Nil.

Mardi dernier, nouvelle grosse journée à Jikow, d’énormes crocodiles de cinq à six mètres de long se doraient la pilule au soleil sur les plages qui rétrécissent à vue d’œil, très vite englouties par la rivière. Au détour d’un méandre, nous avons entendu chanter : une vingtaine d’hommes à l’allure étrange marchaient ou nageaient dans l’eau au pied de la falaise de roche rouge aux côtés d’un énorme bœuf mort qui flottait, ses intestins gonflés surgissant des eaux boueuses et troubles. Au-dessus d’eux, sur 200 mètres le long de la rive, un chœur de femmes et d’enfants chantaient et tapaient dans leurs mains, en tapant du pied au son d’une mélopée rythmée tout en bénissant la rivière, le sang de la vie et en offrant le bœuf en sacrifice. Impressionnant…

La clinique de Jikow était fidèle à elle-même, à une exception près : un gars s’est présenté, un lépreux, qui avait fait deux fois le voyage jusqu’à la clinique alors que nous n’étions pas venus. La dernière fois, nous étions à Nib Nib et il ne pouvait pas marcher plus loin. Il était en piteux état, ses yeux saignaient, ses bouts de doigts et de mains étaient à nu et suintaient. Quand il a retiré ses tennis en toile j’ai été choquée de voir qu’il ne lui restait plus que de la bouillie en guise de pied. Pas même d’orteil, juste une large plaie ouverte et purulente. C’est l’un des problèmes qui se posent quand on ne peut pas venir à la clinique. Ils marchent très longtemps, deux fois, et vous n’êtes même pas là alors ils ne retentent plus leur chance et ne reçoivent pas de traitements pourtant vitaux. Quand ils reviennent enfin, leur état s’est tellement détérioré que les soigner est devenu très difficile. Cet homme se plaignait que les termites le dévoraient la nuit, lui mangeaient les pieds, les mains, et aussi que ses yeux ne fermaient plus. Le pauvre, je me suis sentie tellement coupable.

Sur le chemin du retour, nous avons aperçu un énorme crocodile, le plus gros que j’aie jamais vu. Tellement gros que j’ai cru qu’il s’agissait d’un tronc d’arbre. Un énorme poisson flottait à proximité, je ne sais pas s’il s’agissait d’une perche du Nil. Les gars sont devenus tout excités, car il s’agit d’un poisson « spécial ». Quoi qu’il en soit, ils ont décidé de l’attraper car le crocodile lui avait déjà déchiré la gueule. C’était vraiment un gros poisson mais apparemment un spécimen plutôt petit pour l’espèce. Il faut croire qu’il y en a des aussi gros que moi ! Bref, si on se place du point de vue du crocodile, ils lui ont volé son poisson ! La bonne idée ! J’ai bien peur que la prochaine fois qu’il entendra le bateau approcher, il cherche à se venger. Les gars étaient si contents de leur prise qu’ils ont tout découpé et partagé. Soit quand même 25 kilos de poisson. Sans le morceau dévoré par le croco !

Mercredi, nous avons tenu la clinique d’Adura, une grosse journée avec 164 patients. Nous avons reçu une femme enceinte de six mois qui était en plein travail. Impossible encore une fois de joindre qui que ce soit par téléphone pour que le bateau vienne nous chercher et nous avons dû la faire marcher tout au long du kilomètre qui nous séparait du relais de santé, sous la chaleur !

Jeudi, nous sommes finalement retournés à Moun et les gosses étaient tellement contents de nous voir qu’ils ont chanté et dansé pour nous. Un vieil homme m’a apporté une tortue, qu’il avait trouvée dans ce qui était encore une prairie herbeuse la dernière fois que je suis venue : à la place, un tout nouveau marécage s’étend à perte de vue. Les poissons pullulent désormais. On m’a aussi parlé des crocodiles noirs qui sont capables de se dresser sur leur queue, tout droit et menaçants, pour interdire le passage aux bateaux. Pardon ? C’est bien la première fois que j’entends dire qu’il y a des crocodiles ici ! Quand je pense que notre médecin m’a déjà dit une fois : « ne t’inquiète pas Kit, tu ne te noieras jamais ici, les pythons t’auront dévorée avant même que tu coules. »
Merci beaucoup docteur ! C’est TRÈS RASSURANT !

Vendredi ça a été au tour de Nyawech. J’étais occupée quand un doux « Kiwai, kiwai » m’a appelée à travers la tente. J’ai fait mine d’ignorer et j’ai poursuivi ma consultation, la petite voix s’est alors mise à souffler :

- « Kit, Kiiiit ! Foussball ?
- Je travaille », ai-je répondu.

Dix minutes plus tard :
- « Kit, Kiiit !
- Oui ?
- La corde ?
- Plus tard, je travaille. »

Mais après avoir vu 60 patients, nous avons fait un petit tour de corde à sauter et quelques frappes. L’équipe a participé aux deux activités, pour le plus grand plaisir de gosses aux anges.

Samedi, nous avons dit au revoir à notre chère copine néo-zélandaise et nous avons accueilli son remplaçant américain. Cette chère Kirsten a eu droit à une chouette soirée d’adieu avec des chants et des danses par les Nuer, et oui, même moi j’ai participé à un pogo sautillant avec certains des personnels plus que dynamiques.