Groupe de champs
Retour à la réalité

Parfois, nous avons vraiment besoin de nous accrocher à autre chose, d’espérer et d’anticiper un événement très éloigné de la réalité de notre quotidien.

C’est déjà dimanche. Je suis arrivée à Gambella peu après 13h et j’ai été accueillie par un chauffeur bouleversé. La route était si mauvaise qu’il avait cassé un bout du châssis de la camionnette quasi neuve dont il était responsable. Le pauvre. Je l’ai rassuré en lui disant que je dirai à notre logisticien de ne pas renvoyer cette voiture à l’aéroport. À mi chemin de Gambella, la route était bloquée par un embourbement massif de 15 véhicules de l’ONU, du HCR, etc. Un énorme camion était embourbé lui aussi et un bus avait dérapé dans les broussailles. Bienvenue chez toi, Kate ! De quoi compléter ma collection de photos d’embourbements !

L’équipe avait changé avec l’arrivée de notre nouvelle coordonnatrice allemande. Elle est très expérimentée et peut transformer la terre en or, espérons donc qu’une vague de changement est dans les tuyaux ! Le personnel a été informé que nous clôturerions le projet en juillet 2013 et leur réaction a été de dépasser les limites et d’adopter une attitude désinvolte, ce qui n’a pas grande conséquence vis-à-vis de nous mais est absolument inadmissible vis-à-vis des patients. Il y a donc eu quelques démissions et les tensions entre nous se sont accrues.

La météo a été incroyablement chaude, pas aussi horrible que lorsqu’il fait 40 degrés, mais pas loin avec une très forte humidité, des pluies torrentielles, de la boue glissante et gluante et des nuées d’insectes si voraces que vous ne pouvez pas finir une bouchée, parler ni même respirer sans en avaler un. Les veillées après le dîner durent une heure tout au plus avant que chacun rejoigne le sanctuaire de la moustiquaire dans sa chambre ou sa hutte. Croyez-moi ou pas, mais les insectes volent droit vers vous et vous heurtent avec force, et certains d’entre eux mordent ou sucent votre sang. J’ai de la chance, pour l’instant, je ne réagis pas trop mais certains d’entre nous sont couverts de piqûres, peinturlurés de la tête au pied de calamine. Les moustiques sont si vicieux qu’ils mordent même à travers un jean, et les serpents sont également de sortie – plusieurs ont été tués dans le camp. On observe en moyenne cinq morsures de serpent par semaine !

Nous venons juste de tenter de sauver un gosse, une très belle petite fille de deux ans atteinte de paludisme. Impossible de lui injecter une perfusion, elle a eu deux interosseuses (injections dans l’os) et avait besoin en urgence d’une transfusion car son taux d’hémoglobine était à 3,5. La mère a refusé de donner son sang ; le père était compatible mais lorsqu’on lui a dit qu’il serait peut-être fatigué pendant 24 heures tout au plus, il a changé d’avis et a refusé.

Franchement, il faut vraiment venir sur le terrain pour comprendre ce qui se passe ici, et l’ampleur de tout ce qui manque ! Parfois, nous avons vraiment besoin de nous accrocher à autre chose, d’espérer et d’anticiper un événement très éloigné de la réalité de notre quotidien.

La clinique mobile atteint des records de fréquentation avec 2 337 patients vus le mois dernier, une tendance à la hausse pour ce mois-ci. Les principales causes de décès sont le paludisme et les infections de poitrine.

Nous avons perdu un certain nombre de gamins cette semaine à cause du paludisme et de la malnutrition. Nous avons eu deux cas mortels de rage, quelque chose de nouveau pour moi, que je n’avais jamais observé en vrai auparavant. C’est une manière assez horrible de mourir, particulièrement pour la famille. Le patient donne des coups et se tord de douleur, bave et convulse, englouti par la souffrance. Je ne pensais pas que cela pouvait couver si longtemps avant de se déclarer. L’un des deux enfants avait été mordu six semaines auparavant et l’autre deux mois plus tôt, mais apparemment la maladie peur rester un an sans présenter aucun signe ni symptôme, mais une fois qu’elle évolue, il n’y a pas moyen de la soigner ni de l’enrayer. Comme nous avons un stock de vaccins très limité, nous devons être certains du diagnostic avant de commencer le traitement, une tâche pas facile avec une population vraiment peu conciliante.

Quoi qu’il en soit, aujourd’hui le village abat les chiens. Il a été demandé à la population de Mattar de repousser tous les chiens et de garder les enfants à l’intérieur. Ils les rassemblent dans les coins et leur jettent de la viande empoisonnée. Je me demande combien cette petite opération va entraîner de morsures. J’espère également que nous serons en mesure de trouver quel poison ils utilisent exactement car nous pourrions avoir à ausculter des gens empoissonnés plus tard dans la journée.