Groupe de champs
Premier dimanche

C’est donc déjà dimanche, jour du ménage. Youpi !

C’est donc déjà dimanche, jour du ménage. Youpi ! J’ai réussi à dormir jusqu’à 7h30. Après avoir tenté pendant deux heures de faire abstraction des percussions incessantes qui résonnaient sur le fleuve, je me suis enfin levée. Le ciel est sombre et orageux. Ensemble nous avons nettoyé la salle à manger de la boue d’hier, et pour le petit déjeuner, nous avons pris d’épaisses tranches de pain ramolli avec du beurre de cacahuètes et du café bien corsé.
D’habitude, je ne prends que du café et des cigarettes pour le petit déjeuner, mais là j’ai faim.

En termes de variété, la nourriture ici est très limitée. Riz et pâtes/sauce tomate à chaque déjeuner, avec des lentilles et parfois de la chèvre. Pour le dîner, le menu c’est pâtes et sauce tomate.

Les fruits on oublie, et les seuls légumes disponibles sont des pommes de terre, des oignons rouges, de l’ail et, quand on a de la chance, une pauvre carotte ou une tomate en provenance de Gambella. Ici, à part des céréales et de la chèvre, il n’y a rien d’autre. Quand on sait que ces légumes sont à diviser par 5 et bientôt par 6, je me prends à rêver d’une assiette de viande et de légumes. Pas de lait non plus à part du lait en poudre. Pas de beurre, de yaourts ni d’œufs.

J’ai dépensé 50 dollars de fromage à Paris pour les apporter ici mais je les ai oubliés à Gambella. J’ai demandé à ce qu’on me le rapporte avec le transport d’hier car Moctar, le gars que je remplace, est parti. Et vous savez quoi ? Ils ont tout mangé à Gambella ! Dégoûtée…

J’ai passé ma première semaine à essayer de trouver mes repères mais il y a tellement de choses à faire, à apprendre, à gérer. J’ai été relativement submergée par l’ampleur de la tâche, l’état des enfants, et le peu de ressources dont nous disposons, l’incompréhension des mères qui n’ont aucune idée de pourquoi leur enfant est malnutri ou malade, les règles de soins et d’hygiène de base qui font totalement défaut.

J’ai vu beaucoup de choses auxquelles je n’avais jamais été confrontée auparavant. À part la malnutrition, il y a pas mal de cas de tuberculose, de lèpre, de polio, de tétanos, etc. nous avons même eu un cas d’épiglottite, et je peux vous dire qu’on a bien de la chance de l’avoir éradiquée en Australie. Mes journées oscillent donc entre un apprentissage permanent et un sentiment de décalage quand j’essaie de passer de la théorie à la pratique sans même l’aide d’un consultant. Moctar, l’infirmier que je remplace, était originaire du Niger et un expert en nutrition. C’était sa 8e mission MSF et il avait travaillé de nombreuses années avec d’autres ONG, il était donc très expérimenté. Je ne joue pas dans la même cour et j’applique mes recommandations cliniques !

Mardi dernier, nous avons eu un énorme orage. Des vents dignes d’un cyclone ont arraché le toit et les murs de notre bloc sanitaire et d’autres bâtiments. Des plaques de tôle ont transpercé le toit des huttes et du bloc des chambres. Tout a été inondé et nous avons eu beaucoup de chance que personne ne se fasse tuer par les plaques d’acier et les débris qui volaient. Un morceau du toit du bloc sanitaire gisait même 30 mètres plus loin. Il y a eu beaucoup de dégâts en ville et les gens sont désormais sans abri. C’est étrange de voir des pluies et des orages pareils et qu’il fasse toujours aussi chaud.

La boue est absolument terrifiante. Partout une boue épaisse, noire, glissante et gluante. Nous avons été chercher notre livraison de bottes de caoutchouc ce vendredi (après que quelqu’un dont je tairai le nom s’est retrouvée les deux tongs coincées et engluées profondément dans la boue, a agité les bras dans tous les sens désespérément pour retrouver son équilibre avant de se splatcher lamentablement dans son nouveau pantacourt couleur crème, au grand amusement de nombreux villageois qui l’observaient !) Hélas, nous n’avons pas été trop surpris de constater que le sac de bottes ne contenait que des pieds droits. Sacré MSF !

Bon je viens juste de passer les 2 dernières heures à construire des « toilettes pour dames ». Nos sanitaires se composent d’une fosse où vous devez grimper trois marches de ciment, pour trouver 2 trous côte à côte dans un abri séparé en bambou et en tôle. L’odeur est nauséabonde et répugnante. Patienter dans le noir au milieu d’énormes araignées velues qui brillent, tandis que vous retenez votre respiration et que vous tenez en équilibre sur vos jambes fatiguées, entre deux seaux de papier toilette usagé et de charbon, n’est tout simplement pas conseillé aux âmes sensibles. J’ai donc déniché une vieille caisse et une pseudo lunette de toilette, je les ai nettoyés avec du chlore et je les ai vissés ensemble et placés au-dessus du trou. Maintenant nous pouvons trôner en paix, du moins en position un peu moins précaire !