Groupe de champs
Pirates à la rescousse

Bilan : 2 voyages, 2 catastrophes.

C’est déjà dimanche ! Et j’ai dormi comme un bébé. J’ai été réveillée à 4h par les gloussements d’une de mes poules parce que j’avais oublié de les enfermer ou de les nourrir hier. Désolé, les poules, heureusement que Janet, la grand chat sauvage, ne les a pas attrapées. Il a commencé à pleuvoir à peu près au même moment et comme ma hutte – malgré sa nouvelle toiture – présente de larges ouvertures entre les murs et le toit, je pouvais entendre les bestioles qui venaient se protéger de la pluie. J’ai mis la couverture sur ma tête et je les ai ignorées, et je me suis rendormie jusqu’à 10h !

Il pleut à torrents, maintenant. Le niveau du fleuve monte très vite et le camp est un vrai marécage. Le bateau en aluminium a coulé et je me dis que, Dieu merci, nous sommes revenus de Jikow. S’il avait plu pendant que nous étions là-bas (cf : post précédent), la voiture n’aurait pas pu venir nous chercher et l’autre bateau est hors d’usage et désormais coulé ! Je peux vous assurer qu’on a vraiment eu du bol !

Mercredi soir à 22h, j’ai été coincée sous ma moustiquaire en essayant de faire sortir les insectes. Ils sont particulièrement féroces depuis deux semaines et deviennent plus gros chaque nuit. J’ai aussi un pain de glace sous la nuque et un autre sous les pieds car il fait trop chaud pour dormir.

Hier, nous sommes retournés à Jikow, quatre d’entre nous seulement et un programme modifié pour alléger le trajet et réduire le temps de parcours. Après le dernier épisode, je n’ai pas voulu prendre de risques et j’étais de très mauvaise humeur d’avoir été envoyée sans plan de secours. Alors j’ai consulté une carte du fleuve et pointé les endroits où nous pouvions camper en cas d’urgence. Pendant les 3h40 de traversée, j’ai nommé les lieux et j’ai marqué les horaires afin de pouvoir établir une carte. Des endroits comme Petite Angleterre, La Colline de l’arbre ou La traversée des crocos ont été baptisés et notés pour référence future.

Nous sommes arrivés à Jikow peu après 11h alors que nous nous étions levés et organisés à 5h30 ! Après la nuit passée à camper la semaine dernière, l’équipe s’est rebellée et n’a pas montré le bout de son nez, alors j’ai dû aller les chercher. De toute façon, nous avons tenu la clinique avec la moitié du personnel, moi, l’officier de santé, la sage-femme et le pharmacien. J’ai dû me montrer impitoyable dans mon tri et j’ai encore des remords à avoir renvoyé des gens qui avaient marché trois heures pour venir. À 14h, nous avions vu 110 patients et nous sommes rentrés à la maison, épuisés mais de meilleure humeur.

Sur le chemin, on a été attaqués à coups de pierres et d’argile par un gars fâché que nous soyons passés près de son filet de pêche. Ça a plombé l’ambiance. Les gars dormaient la plupart du temps et moi je vérifiais ma carte quand un petit crachotement s’est fait entendre, et que le moteur a rendu l’âme. Nous étions sur le Grand Baro, à mi-chemin, et nous dérivions sur le courant. Le pilote a découvert qu’il y avait de l’eau dans le réservoir et a entrepris de démonter le moteur pendant que nous dérivions lentement. Les garçons étaient horrifiés quand je suis montée sur la proue et que, les pieds au-dessus de l’eau, j’ai commencé à ramer. Je n’espérais aucune aide de toute façon mais j’ai pensé que j’allais prendre mon élan avec le courant. Mais non : « Grand Baro dangereux – toi rentrer dans bateau », alors j’ai échangé ma rame contre ma canne à pêche, j’ai émietté le sandwich de pâte végétale déshydratée que j’avais dans mon sac et j’ai tenté d’attraper un poisson parmi les centaines qui sautaient dans l’eau autour de nous.

Comme la ligne ne faisait que 10 mètres de long, elle ne pouvait pas atteindre le fond et je suis restée bredouille. Au bout d’une heure environ, j’ai enfin réussi à contacter la base pour leur dire que nous étions coincés et que nous dérivions. Il nous restait trois heures de jour devant nous et nous étions au moins à 2 heures du camp avec un moteur en état de marche, nous avions donc besoin d’aide de toute urgence. On ne pouvait pas ramer et la rivière sur laquelle nous étions était un affluent du Grand Baro, nous n’arriverions jamais à remonter le courant et il n’y avait rien d’autres que des berges escarpées et des hautes herbes entre là où nous étions et le camp. Si nous dépassions notre bras de fleuve, nous finirions à Nassir, au Soudan du Sud. Une heure et demie plus tard, nous avons reçu un appel pour nous dire qu’ils avaient loué un bateau à des pirates de Mattar, et qu’ils venaient nous chercher. Il faisait nuit quand ils sont arrivés. Tandis que le bateau dérivait doucement, les gamins qui d’habitude grimpent en haut des falaises pour nous saluer, marchaient le long des berges en riant et nous faisant des signes, tout contents d’avoir le Kywai si proche et de pouvoir rire à mes tentatives de parler leur langue.

Tous les gars à part le pilote venaient des hautes terres, d’Addis Abeba et ne parlaient pas le Nuer et le pilote, qui était Nuer, ne parlait pas anglais donc PERSONNE ne pouvait demander aux gamins d’aller me chercher des vers ! Même mes exercices de Mime Marceau n’ont rien donné, sinon susciter rires et imitations !

Finalement, le gros cargo utilisé pour transporter du café, du sucre, et de l’huile à travers la frontière vers le Soudan du Sud (10 fois plus cher là-bas), est arrivé et nous a arrimés. Nous sommes tous montés dedans et nous nous sommes mis en route pour le long trajet jusqu’à la maison. Il faisait nuit et les lucioles, les moustiques et les insectes se régalaient de ma bonne chaire australienne bien grasse. À un moment, le moteur s’est arrêté quand nous sommes passés sur un filet de pêche. Les gars m’ont tous regardée en pensant « quelle poisse » mais heureusement le bateau a redémarré et nous a livrés à la maison vers 21h.

L’équipe nous a rejoints sur l’aire d’amarrage et nous a aidés à charrier le matériel jusqu’à la pharmacie. Ils étaient relativement calmes, inquiets de la manière dont j’allais réagir car j’avais prévenu le responsable terrain et le responsable logistique la veille que, s’ils m’envoyaient sans plan de secours et que les choses tournaient mal, je serai vraiment très fâchée. Mais j’étais tellement soulagée d’être de retour et de ne pas passer la nuit dans un bateau de 4 mètres sur un fleuve infesté de crocodiles et de Dieu sait quoi encore ! Et puis j’étais trop épuisée pour dire quoi que ce soit.

Je me suis autorisée une luxueuse douche froide dans la pénombre et j’ai savouré un coca glacé et des pâtes à la sauce tomate ! Bilan : 2 voyages, 2 catastrophes. On n’a plus de moteur et on ne peut plus tenir les cliniques de Nyawech et de Jikow, juste au moment où elles commencent à mieux marcher, avec une amélioration de 30 % sur les enfants malnutris et une augmentation des soins anténataux de 40 %, et maintenant on ne sait pas quand on pourra y retourner. Demain est un autre jour…