Groupe de champs
Mon petit doigt me dit…

Les cocottes, c’est fini !

C’est déjà dimanche ! Et je suis épuisée ! Une longue semaine qui m’a paru interminable vient de s’écouler. Beaucoup de choses se sont passées, et en même temps pas grand chose.

Nous avons reçu trois enfants gravement malnutris ; ceux d’entre vous qui sont dans le médical le savent, les patients viennent toujours pas trois. Les trois gamins, âgés de sept à neuf ans, ne pesaient guère que 12 kilos, et leurs corps paraissaient très longs, accentués par le caractère émacié de la peau saillante sur les os. Chaque articulation, chaque os était clairement défini, ils n’étaient que l’ombre d’eux-mêmes.

Dans une culture qui ne comprend pas le don du sang et en a même peur – ils pensent qu’ils ne pourront plus vivre correctement, qu’il leur manquera quelque chose si on leur prélève du sang – il est rare ici de procéder à une transfusion.

Notre médecin était compatible et a donné un ou deux demi-litres, faisant littéralement don de son sang, de sa sueur et de ses larmes pour le patient. Le corps sans vie d’un des gamins s’est ressaisi après avoir reçu du sang mais une transfusion complémentaire est nécessaire, et il n’y a pas de donneur compatible. Je peux vous dire que pour les groupes sanguins AB +, les temps sont durs. À l’heure qu’il est, le gamin se plaint et pleure en permanence. L’encéphalopathie a pris le dessus et, même s’il survit, quelle vie pourrait-il bien avoir au cœur de cette culture si rude ? Les adultes sont tous dehors à élever du bétail ou à cultiver le maïs, les enfants sont laissés seuls au village, les plus vieux restent à s’occuper des plus petits. Souvent, comme c’est le cas cette semaine, personne ne se rend compte qu’un enfant est malade avant qu’il ne soit trop tard.

À 6h30, mardi, nous sommes allés à Jikow avec notre bateau en aluminium grâce à son moteur de 75 chevaux rafistolé. Le bateau était vraiment très bas et n’avait aucune puissance. Au bout de 20 minutes, j’ai interrogé le pilote, Duk, et nous avons commencé à déplacer toutes les caisses d’équipements, de médicaments, etc. vers le centre du bateau. Cela n’a servi à rien alors il a accosté et nous a demandé de descendre. Tout en gardant un œil sur d’éventuels serpents ou crocodiles, je l’observais tester le bateau sans nous. J’ai dit à l’agent sanitaire : « mon petit doigt me dit que nous ne devrions peut-être pas aller à Jikow aujourd’hui. » Le bateau ne marchait pas mieux alors nous sommes rentrés. Nous l’avons déchargé dans la voiture et nous sous sommes mis en route pour Nib Nib, le village le plus proche de Jikow.

On ne peut plus aller à Jikow en voiture car la piste est trop embourbée. J’ai appelé les agents du Relais de santé et je leur ai annoncé que nous les retrouverions à Nib Nib. Avec une centaine de patients (dont certains avaient marché 4 heures pour venir jusqu’à eux), ils ont donc marché 10 km de plus pour nous rejoindre. Quand nous sommes arrivés au pont, il y avait des travaux et nous avons dû attendre une vingtaine de minutes que les ouvriers déplacent le camion et aplanissent la boue accumulée. Là encore j’ai répété à mon collègue : « Mon petit doigt me dit que nous ne devrions peut-être pas aller à Jikow aujourd’hui. »

Il avait beaucoup plu la veille et la piste était vraiment très mauvaise. Nous nous sommes arrêtés à de nombreuses reprises pour éprouver le sol et trouver des pans suffisamment solides pour que la voiture puisse rouler dessus. Nous étions tous couverts d’une lourde boue noire. Nous avons croisé un 4x4 avec des soldats armés à l’arrière, embourbé jusqu’aux portières, et alors même que nous étions à leur hauteur la voiture a fait un écart sur le côté en butant sur la rigole de boue au milieu de la piste et devinez quoi ? Banco, nous aussi nous nous sommes embourbés, les roues tournant dans le vide, le châssis bien au sec sur la rigole du milieu, à 20 mètres des soldats !

Donc nous étions coincés sur une piste quelque part entre Ninenyang et Nib Nib. Nous étions cernés par des herbes hautes d’environ 3 mètres, et marcher pour trouver des bâtons ou du bois pour faire levier était beaucoup trop dangereux. Et il faisait si chaud ! Une chaleur étouffante et collante, sans parler de la piste qui était recouverte de petites flaques d’une eau stagnante, verte, visqueuse et infestée de moustiques et de paludisme, œuvre des véhicules qui nous avaient précédés – principalement les nôtres. Les garçons se sont mis en caleçon et ont commencé à creuser, tandis que le bébé de trois mois gravement malnutri et sa mère patientaient sagement à l’arrière de la voiture.

Au bout de deux heures à creuser, et de nombreuses vaines tentatives, notre chauffeur, sans nul doute le meilleur de toute l’Éthiopie, nous a sortis du pétrin. Les agents du relais de santé avaient marché pour nous retrouver et nous signaler que plus d’une centaine de patients nous attendaient dont un en état critique. « Alors dépêchez-vous ! » Nous étions tous couverts de boue et nous transpirions comme des bœufs, sans oublier que nous étions crevés, qu’il était 12h30 et que la journée avait commencé bien avant l’aube, à 5 heures du matin. Les gars sont allés se laver du mieux qu’ils pouvaient dans les flaques d’eau, ont englouti les 4 litres d’eau d’un trait avant de remonter à l’arrière pour se mettre en route vers Nib Nib.

Lorsque nous sommes arrivés, nous nous sommes d’abord lavés au puits, puis nous avons rencontré le chef de la communauté avant de nous rendre à la clinique. Les gens étaient assis sous des arbres à nous attendre, depuis très longtemps déjà pour certains. Tandis que les garçons commençaient à déballer les affaires et à s’installer, je suis allée voir le patient dans un état critique qui avait été transporté sur plusieurs kilomètres sur une civière de fortune, faite de bâtons et d’une couverture. Il avait environ 50 ans, ce qui est un âge avancé compte tenu de l’espérance de vie moyenne qui est de 47 ans, et son abdomen était énorme, très gonflé et son visage complètement émacié. Nous l’avons transporté derrière la voiture pour avoir un peu d’intimité, du moins si on peut appeler ça de l’intimité quand on travaille dans une clairière sous des arbres, et nous l’avons ausculté puis conclu qu’il devait avoir une occlusion intestinale. Nous l’avons placé sous perfusion, nous lui avons injecté des fluides et l’avons installé aussi confortablement que possible, puis nous nous sommes mis à la tâche auprès de la foule impatiente.

Les consultations avançaient lentement avec une équipe déjà épuisée. A 15h, j’ai décidé que nous devions essayer de rentrer avant la nuit, alors nous avons procédé à un nouveau tri et nous avons vu les derniers des patients les plus urgents – lèpre, tuberculose, morsure de serpent et blessures. Nous avons dû renoncer à voir une quarantaine de patients. Comme certains avaient marché de nombreux kilomètres puis de nouveau 10 km supplémentaires jusqu’à Nib Nib, et avaient dû attendre toute la journée, c’était assez horrible. Il y a eu des gémissements, des protestations et des menaces alors que les gens nous suppliaient de les voir. Je sais qu’il faut que je m’habitue mais n’empêche que ça craint et que j’ai vraiment de la peine pour eux. Même si je sais au fond de moi que nous avons fait de notre mieux et que nous ne pouvions faire plus. Aucun patient n’a été laissé dans un état critique et l’équipe a accompli bien plus que son devoir. Je suis très fière d’eux.

Petite surprise sur le chemin du retour : un large chat sauvage ou peut-être même un guépard a surgi sur la piste, s’est arrêté et nous a regardés avant de s’enfuir. Ça a réjoui toute l’équipe car ils savent que je suis toujours à l’affût de la moindre vie sauvage et cette fois, nous avons tous bien vu ce gros félin.

La genette

La genette

Cette nuit-là, néanmoins, la genette du camp a tué une autre de mes poules, ma préférée, celle qui me suivait, qui pondait ses œufs dans ma hutte et m’assurait mon quota de conversation et de divertissement. J’étais très triste, il ne me restait pus qu’une poule.

Le mercredi, j’en ai acheté une autre à la clinique d’Adura pour que la dernière survivante ne se sente pas trop seule. Je suis allée les enfermer et, comme il y en avait déjà une à l’intérieur, je suis allée chercher l’autre dans le camp, en vain. Quand je suis revenue au poulailler au bout de cinq minutes, il ne restait plus que des plumes ! Je n’ai même pas entendu le moindre gloussement alors que je n’étais qu’à 20 mètres. Voilà. C’est la triste histoire de mes poules. Les cocottes, c’est fini !