Groupe de champs
Mission : exploration

De la boue jusqu’aux genoux, j’ai demandé, « et il y a des crocodiles dans ce marécage ? »

J’ai fait ma première vraie mission d’exploration dans un endroit appelé Pul-Deng. C’est le point de rassemblement des migrations, à mi-chemin entre Gambella et Mattar. Il n’y avait que notre médecin et moi. Nous avons rencontré le chef local et discuté des besoins médicaux de sa communauté. Pour commencer, le seul puits manuel contient de l’ « eau morte » et ils utilisent tous une mare d’eau stagnante de 100 m² et d’1,5 mètre de profondeur pour boire, nettoyer, se laver et cuisiner.

Il y a 13 campements à Pul-Deng, composés chacun de 33 à 300 huttes. Chacune héberge en moyenne 8 personnes, certaines plus, d’autres moins. Nous sommes donc partis faire une inspection avec le chef. Comme je pensais que nous n’irions pas plus loin que le premier campement, à un kilomètre sur la route, je suis partie en tongs et sans bouteille d’eau car je pensais que nous resterions à proximité de la voiture et que nous serions très vite de retour. Bon, donc, leçon n°1 : ne jamais supposer quoique ce soit !

Nous avons emprunté le chemin du jardin pour ne nous arrêter qu’au bord d’une rivière marécageuse. Là j’ai dit adieu à mon pantalon car les gars ont commencé à s’enfoncer à hauteur de genoux dans la boue et la vase couverte de nénuphars. Moi et mes tongs, avec mes deux blessures ornées de gaze et de sparadrap, on leur a dit : « euh, vous êtes sûrs que c’est une bonne idée ? »

« Oui, allez viens », m’ont-ils répondu.
De la boue jusqu’aux genoux, j’ai demandé, « et il y a des crocodiles dans ce marécage ? »
« Non », m’a-t-on répondu.
« OK, et des pythons mangeurs de buffles ? »
« Pas encore, ils sont en route », m’a-t-on répondu.

Super, me suis-je dit, j’espère qu’on ne va pas tomber sur un ou deux spécimens qui seraient en avance. J’ai donc pataugé, glissé et marché péniblement jusqu’à atteindre l’autre rive, Dieu merci sans incident. Nous avons alors passé une demi-heure à avancer péniblement sur un mince sentier sinueus qui serpentait à travers des herbes épaisses hautes de trois mètres. Elle ressemblait à une piste d’animaux. D’ailleurs, c’était sans doute une piste d’animaux. L’air était incroyablement dense. La chaleur suffocante irradiait du sol humide et des herbes hautes, j’étais bien incapable de voir sur quoi je posais les pieds et nous marchions à une allure relativement vive. Autant vous dire qu’apercevoir la clairière clairsemée de huttes en herbe et de palmes de cocotier a été un réel soulagement.

Nous avons été accueillis au son de « Kiwai Kiwai », avant qu’une ruée de petites mains noires, timides au premier contact mais très vite plus audacieuses, se mette à caresser, pincer et tapoter la peau visible de mes mains, mes jambes et mes bras, en cueillant délicatement les poils blonds de mes avant-bras. Nous avons été présentés aux plus âgés, nous leur avons parlé, leur avons posé nos questions habituelles et nous avons écouté à la fois leur appréciation et leurs préoccupations, avant de circuler dans le camp, à compter les huttes, évaluer les réserves en eau et le statut nutritionnel des enfants.

Quelques-uns des enfants les plus âgés étaient assis à l’ombre sous les arbres et les cocotiers. Beaucoup fumaient une sorte de bong fait de calebasses orange en forme de goutte d’eau. Le système consistait d’abord à tirer une fumée douce émanant d’une eau grisâtre marécageuse dans la chambre inférieure, avant de remplir leurs poumons et d’exhaler un nuage vaporeux de fumée âcre.

Je n’ai bien entendu pas pu m’empêcher de les rejoindre, pour leur plus grand plaisir et partager une bouffée apaisante de cette vapeur inhalée dans un « todo ».

Nous nous sommes remis en route, à nouveau à un rythme rapide, en serpentant sur des chemins qui ressemblaient à des tunnels, incapables de voir le sol et même parfois le ciel. L’herbe s’est épaissie, est devenue de plus en plus haute, passant d’une végétation semblable au bambou à des pousses tranchantes comme des lames de rasoir. Au bout de 25 minutes environ à trébucher, chanceler et me débattre pour trouver de l’air, j’ai dit que nous avions besoin de retourner immédiatement à la voiture, car j’avais réellement besoin d’eau. Cinq minutes plus tard, l’herbe s’est clairsemée, le maïs a commencé et nous avons émergé dans un autre campement. Là, nous avons évalué l’eau et les enfants, posé nos questions et regardé avidement leur chef engloutir de pleines gorgées d’une eau marécageuse bien fraîche. J’ai insisté encore une fois pour que nous rentrions immédiatement, la chaleur et le manque d’eau commençaient à avoir raison de moi, mais j’ai d’abord pris le temps d’examiner un patient, nouveau cas de paludisme, déshydraté et délirant, allongé sur le sol de sa hutte.

Enfin, nous sommes partis mais nous avons une nouvelle fois été arrêtés pour qu’on nous offre du maïs. Un précieux cadeau doré ! Finalement, après de nombreux merci et autres « todo » nous nous sommes de nouveau frayé un chemin à travers des herbes tranchantes hautes de trois mètres, des lianes et autres broussailles. Après 30 autres minutes qui m’ont semblé aussi interminables que 5 heures, nous sommes arrivés en nage, brûlés par le soleil, en sang et assoiffés. C’était vraiment une erreur stupide de partir sans eau. Malheureusement, quand vous ne parlez pas la langue, vous ne pouvez absolument pas vous en remettre à la chance ou supposer la moindre chose. Une autre leçon pour l’avenir !

Sur le chemin du retour, nous avons vu deux léopards, d’abord un petit, je n’ai qu’une photo de sa croupe qui s’enfuit dans un buisson, mais un peu plus loin sur la route il y avait un chat élancé et tacheté avec une queue courte, sans doute une civette. Puis un léopard de la taille d’un labrador a traversé la route et est entré dans les broussailles. C’était mon jour de chance ! Nous avons également vu deux énormes phacochères ainsi que toute une variété de petits animaux sauvages comme des singes, des babouins et des mangoustes.

Le parc national de Gambella s’étend de Gambella à Ninenyang. Selon notre chauffeur, plusieurs lions traversent fréquemment cette portion de route, alors avec la clinique une fois par semaine nous sommes sûrs de les croiser. Il ajoute qu’ils n’ont pas peur de la voiture et s’assiéront sur la route plusieurs minutes avant de partir. Génial !

Quand nous sommes revenus à Ninenyang, nous nous sommes arrêtés au relais de santé pour transférer une patiente vers Mattar. Elle souffrait d’une hémorragie post- accouchement et était à peine consciente lorsqu’elle est arrivée. Nous l’avons perfusée à l’arrière de la voiture avec notre dernière poche de fluide. Alors que nous l’allongions à l’arrière de la voiture, une femme est venue nous demander si nous étions d’accord pour voir « un enfant malade de neuf mois ». Quelle question ! Bien entendu que nous étions d’accord.

Quelques minutes plus tard, elle est revenue avec un tout petit emmailloté dans un tissu tigré et une jeune femme. J’ai été choquée quand j’ai ouvert le châle. Deux yeux apeurés sortaient d’un visage creusé digne de celui d’un vieillard. Chaque os était proéminent, la fontanelle enfoncée, la peau reposait par plis autour des bras et des jambes. À neuf mois, il était à peine plus gros que le nouveau-né que j’avais juste mis dans la voiture.

J’ai pris soin de lui jusqu’à Mattar, avec sa petite main qui s’accrochait à l’amulette de protection autour de mon cou. Mon nouveau petit ami n’a pas lâché mon collier jusqu’au relais de santé. Pauvre petit bonhomme qui ne pesait que 3,4 kg. Trop anorexique pour manger ou boire quoique ce soit. Nous avons dû lui donner du lait thérapeutique par tube gastrique.