Groupe de champs
Maudits moustiques

Il a ri puis il m’a expliqué à quel point les moustiques sont redoutables là où il vit.

C’est déjà dimanche ! D’un côté, j’ai du mal à croire que le temps passe si vite ; de l’autre, j’ai l’impression que ça fait trois ans que je suis ici !

Les percussionnistes de l’aube font leur raffut habituel depuis 6 heures du matin, bye-bye ma seule possibilité de grasse matinée de la semaine. Depuis le début de la saison des pluies, les impalas, les cobes de Buffon ou les phacochères sont plus visibles et par conséquent plus facilement chassés. Ce qui signifie non seulement plus de viande mais aussi plus de peaux et donc PLUS DE PERCUSSIONS ! Le martèlement incessant du cuir tendu sur le bois creusé ou sur des bidons découpés est devenu presque aussi familier que le bruit des insectes. Entre les sessions de hurlements nocturnes des chiens enragés, les hordes de grenouilles, la symphonie hystérique des insectes et les grognements basse fréquence d’un énorme animal non identifié capable d’escalader notre barrière pourtant haute de près de deux mètres, mon sommeil se limite à une portion congrue qui court de 4 à 6 heures du matin.

Les membres de l’équipe sont tout à leurs petites affaires du dimanche : se faire tresser les cheveux, dormir, jouer de la guitare et chanter, travailler sur l’ordinateur… La semaine a été plutôt bonne en ce qui concerne la clinique. Le mois précédent, nous avons enregistré un pic de fréquentation avec 2 337 patients et ce mois-ci nous avons explosé le record avec 2 538 consultations !

Je dois toutefois admettre que la semaine n’a pas si bien commencé : lundi, une jeune fille enceinte de 17 ans a été transférée à l’aube vers Nasir, les jambes de son bébé mort pendant entre ses propres cuisses. L’équipe en a été relativement ébranlée, surtout qu’il s’agissait du premier de deux jumeaux. Une heure après son départ, nous avons reçu un appel pour nous informer que le bateau était tombé en panne et que nous devions en envoyer un autre pour leur porter secours. Ils ont finalement réussi à le remettre en route et sont arrivés à Nasir à temps pour sauver à la fois la mère et le second bébé. Un vrai miracle que nous n’avions osé espérer. La vue du bébé pendant entre les jambes de sa mère a profondément choqué plusieurs membres de l’équipe mais l’annonce de la naissance du second nous a fait du bien à tous.

Jeudi, nous avons pris les deux bateaux pour rejoindre Jikow. À la clinique, quatre patients avaient été mordus par des chiens enragés, trois par des serpents, un enfant de deux ans avait environ quatre litres de fluide en trop dans son abdomen et deux autres patients avaient été blessés par balle. À la fin, nous avons embarqué tous les patients dans un bateau mais malheureusement le nôtre ne voulait pas démarrer. Nous avons fini par laisser les patients mordus par des chiens qui avaient pourtant besoin de commencer leur traitement et nous sommes rentrés au camp avec un bateau chargé à bloc tandis que l’autre est tombé en panne pas moins de six fois sur le chemin du retour. Je pense qu’il y a un problème avec le carburant car nous avons reçu un nouveau mélange lundi dernier et nous avons bouché deux moteurs depuis.

Le vendredi, j’ai pu retourner à Jikow récupérer les autres patients mais désormais nous ne pouvons aller plus loin qu’en ville car il ne nous reste plus qu’un seul moteur. Ce qui signifie plus de transferts vers Nasir ni de clinique mobile. L’équipe médicale a donc une grosse pression sur les épaules car nous avons perdu notre ligne vitale. En une semaine, nous avons organisé trois déplacements en voiture vers Gambella et les moteurs cassés sont toujours dans la cabane.

La rivière est arrivée quasi tout en haut des berges et se charge d’une odeur de chiens morts et d’excréments dès qu’un bateau agite ses flots. Le grand Baro est toujours boueux mais s’écoule rapidement depuis le Nil bleu. Il a rompu ses berges en de nombreux endroits et a créé des estuaires et des percées qui nous permettent de prendre des raccourcis à travers des villages désertés depuis plusieurs mois. Les tisserins ont construit des milliers de nids suspendus en équilibre sur des roseaux ou des branches, et qui se balancent frénétiquement dans notre sillage. C’est une vue absolument incroyable, leurs corps jaunes et noirs jonchent les berges tout au long de la rivière. Désormais, la plupart des habitants ont retiré le toit de leur hutte et sont remontés vers des terrains plus élevés. C’est hallucinant de longer en bateau des villages complètement inondés. Les moustiques se montrent voraces en permanence, ils mordent à travers les vêtements, se jouent complètement des couches de répulsif inefficace et transforment les rives du fleuve en zone inhabitable infestée par le paludisme. Les enfants de moins de cinq ans testés pour la maladie affichent un résultat positif dans 64 % des cas, et le paludisme cérébral est un assassin redoutable.

Quoiqu’il en soit, un truc drôle s’est produit cette semaine. Un vieux gars m’a attendue pendant la consultation. Quand j’ai eu fini avec le patient, je lui ai demandé : « que puis-je faire pour vous ? ». Il m’a demandé une moustiquaire, comme d’ailleurs au moins cinq patients par jour. Ma réponse habituelle est « oh, vous êtes enceinte ? ». Il a ri puis il m’a expliqué à quel point les moustiques sont redoutables là où il vit. J’ai compati mais je lui ai expliqué que nos moustiquaires sont réservées aux patientes enceintes lors de leur première visite. Il a insisté en m’expliquant qu’il allait certainement contracter le paludisme tellement les moustiques par chez lui sont gros et très vicieux. Je me suis excusée et je lui ai répondu que je ne pouvais même pas en donner à mes équipiers mais qu’il pouvait en acheter une en ville pour 25 birr ou demander aux pouvoirs publics locaux ou au HCR qui en distribuent.

Il m’a rétorqué qu’il n’avait pas d’argent et qu’il était trop vieux pour marcher jusqu’en ville. J’ai continué de travailler et quelque 10 minutes plus tard, il est revenu me voir et là encore a attendu que je finisse avec mon patient. « Oui », ai-je demandé, cette fois exaspérée, fatiguée par la chaleur et par les excréments de chenilles vert fluo qui n’arrêtaient pas de me tomber dessus depuis l’arbre sous lequel je me trouvais. Dans sa hutte, les moustiques étaient si gros et si féroces qu’ils venaient la nuit et lui volaient ses dents, m’a-t-il affirmé. Là-dessus, il m’a souri de toutes les dents qui lui restaient : il en manquait six en haut et quatre en bas. Je lui ai répondu que c’était la meilleure histoire que j’aie jamais entendu pour récupérer une moustiquaire et pourtant j’en ai entendues ! J’ai pris une photo de lui sans ses dents et il a eu l’air satisfait. Je ne peux pas m’empêcher de sourire en y repensant.