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Le monde des Nuers

Un homme ne dira pas qu’il a un fils tant que celui-ci n’a pas encore 6 ans.

Le centre médical dispose de 18 lits de soins internes et ambulatoires, et d’une salle d’urgence de trois lits où sont gardés les plus malades. Kirsten, notre infirmière néozélandaise, et Suzanna, notre docteure autrichienne, encadrent le personnel local qui travaille et veille sur les patients. Toutes les tâches ne sont effectuées que sous leur supervision directe ou en respectant un protocole précis. Une mission difficile, particulièrement avec tous ces enfants qui meurent de déshydratation.

Ces pauvres petits enfants pèsent 4-5 kg alors qu’ils ont déjà un an. Leurs yeux creusés sortent de visages fantomatiques, leur bouche est sèche et leur frêle corps couvert de mouches noires. Ils cherchent difficilement le moindre filet d’air sous l’œil morne de leur mère qui se contente de demander, « c’est bon, je peux y aller maintenant ? ».

Pour les Nuer, un enfant n’est pas une personne, s’il meurt, aucun deuil n’est nécessaire. Un petit enfant est enterré par les vieilles femmes sans sacrifice. Il n’est pas considéré comme une personne tant qu’il n’a pas attelé le bétail et gardé les chèvres. Ce n’est que lorsqu’il nettoie les huttes, qu’il éparpille les bouses pour les faire sécher, les ramasse et les porte au feu, qu’il devient une personne à part entière. Un homme ne dira pas qu’il a un fils tant que celui-ci n’a pas encore 6 ans.

Avant de savoir ça, je n’arrivais pas à accepter cette indifférence vis-à-vis de leur propre chair. Après avoir encouragé les mères à alimenter, soigner et prendre soin de l’enfant, à donner un peu d’amour, je me suis mise à les éviter, fâchée devant leur indifférence. Je me suis même demandée si elles ne souffraient pas de dépression.

Les différentes tribus nuer vénèrent des totems différents, dont la plupart sont l’incarnation du jumeau de leur ancêtre : le lion, le python, le crocodile, l’autruche et l’iguane (notre Betty). Ils pensent que rendre hommage à l’esprit de leur totem leur assurera sa protection. Offrir un sacrifice est chose courante. Ils pensent également que s’ils tuent, mangent ou manquent de respect à leur totem, des malheurs se produiront, un enfant né avec des bras trop courts semblables à des mâchoires de crocodiles, par exemple. Si quelqu’un oublie simplement de saluer un totem, lui ou quelqu’un de sa lignée peut tomber malade. Pour contrer ces effets, un prêtre à peau de léopard est convoqué et un sacrifice doit être offert.

Les sacrifices sont régis par de nombreuses règles. En général, l’animal est transpercé deux fois (gorge et cœur). S’il tombe directement sur le côté droit, c’est de bon augure, et la célébration se poursuit. S’il hésite, tombe sur le côté gauche ou sur la tête, c’est un mauvais présage qui peut nécessiter un second sacrifice. Une fois que l’animal est tombé, tous les hommes sautent dessus et en déchirent des morceaux avec les lances. C’est assez incroyable à voir !

J’ai pris une photo d’un sacrifice à Adura, mais quand les hommes m’ont aperçue, ils se sont mis très en colère, ont crié dans ma direction et ont agité leur lance devant l’homme qui m’avait amenée. Je ne savais pas vraiment ce qui se passait sur le coup mais on me l’a expliqué par la suite. Dieu merci la bête était tombée sur le bon côté, sinon j’aurais pu être le « mauvais présage ».

Un rite particulier effectué par un « gwan kwoth nyanga » (personne qui possède un esprit de crocodile) permet le passage en toute sécurité des gens et des marchandises à travers le fleuve et les courants. Un bracelet de métal est tordu jusqu’à ce que ses deux extrémités se chevauchent puis est attaché avec de l’herbe. Le bracelet est alors plongé dans la boue de la rivière, en invoquant le « gwandong » (grand-père ou ancêtre / esprit crocodile) pour qu’il autorise les gens à passer sans problème. Ils pensent que le rituel ferme les mâchoires du crocodile pendant que les gens et le bétail sont dans l’eau. J’espère qu’ils le font aussi pour nous. Dans la clinique mobile de Jikow, certains portent ces bracelets car ils sont les descendants de crocodiles. On me dit que certains enfants sont capables de les appeler et que ceux-ci sortent littéralement de l’eau quand on les convoque. Je demande s’ils peuvent le faire pour nous et si je peux filmer avec ma caméra.

En fait, je ne serais pas tellement surprise d’assister à un tel spectacle. Les gens ici entretiennent une relation si étroite avec les animaux, le bétail et les chèvres, etc. ! Les animaux semblent véritablement travailler à leurs côtés. Je n’ai observé qu’une seule blessure de vache, qui est morte après avoir été frappée à la tête par quelqu’un mais c’est la seule blessure de bétail que j’ai observée. Les troupeaux sont tous guidés à la main le soir et accompagnés à pied pour paître en journée. Ils ont d’énormes cornes qui pourraient blesser gravement mais semblent faire exactement ce qu’on leur demande de faire et respectent leur maître. Les petits enfants de 7 ou 8 ans sont chargés de garder les chèvres et les veaux. Avec rien d’autre qu’un petit bâton, ils les guident vers la rivière à travers de vastes étendues de terre. Je suis sûre que je ne pourrais pas faire mieux, même avec une moto

De nombreux Nuer respectent les serpents comme le python ou le cobra, dont on pense aussi qu’ils sont un jumeau de l’ancêtre. Quand ils offrent un sacrifice à l’esprit du python, ils emmènent une chèvre au bord de la rivière et la tuent comme un python achève sa proie. Ils bloquent sa gueule et son museau et appuient sur son estomac jusqu’à ce qu’elle suffoque. Ils lancent alors un morceau de sa chair à la rivière, un autre vers la terre et font de la soupe avec le reste. Un aïeul aiguise un nouveau piquet à bétail, l’enfonce dans le sol, enroule de l’herbe autour et verse dessus du sang de chèvre. Ce sacrifice rituel est offert à l’esprit du python pour qu’il laisse en paix les gens. Je peux vous assurer que je compte bien m’acheter une horde de chèvres ! Toutes les lignées pensent que, si elles respectent leur totem, celui-ci ne leur fera pas de mal. Cela va même jusqu’à frotter de beurre et de lait un python qui pénètre dans un campement pour y dormir.

Autre groupe de gens intéressant, les prêtres à peau de léopard. Nés pour servir de médiateurs, les secrets et les outils leur sont transmis de génération en génération. Ils sont aussi parfois choisis par un autre prêtre. Ils n’appartiennent à aucune tribu en particulier et travaillent avec toutes. Ils sont les personnes les plus respectées et les plus craintes de toutes les tribus. Il y en a 2 à Mattar et je vais les rencontrer. J’espère qu’ils sont à l’image de la population et qu’ils seront heureux de partager avec moi leurs connaissances et leurs expériences. Ils sont très occupés par leurs nombreuses activités, comme les mariages, les enterrements, les sacrifices ou les médiations pour le sang versé, les homicides et, le plus souvent, les incestes. Les Nuer pensent que celui qui ne respecte pas la parole du prêtre à peau de léopard se destine à une mort certaine. Ils doivent consulter un prêtre dès que possible après avoir commis un homicide ou un inceste afin qu’un sacrifice puisse être effectué et le mal réparé. Si ce n’est pas fait rapidement, la personne mourra assurément. Comme les représailles sont fondamentales, cela ne fait pas trop de doute. Un prêtre doit donc négocier la compensation, qui, si elle se fait en temps et en heure, peut éviter d’autres effusions de sang.