Groupe de champs
Intervention d'urgence

Sans oublier la délicieuse compagnie de ma patiente qui commençait à se sentir mieux !

C’est déjà dimanche. Il était temps ! J’espérais dormir un peu mais, manque de chance, mes sempiternels « percussionnistes du dimanche matin » m’ont réveillée à 6 heures du matin, comme d’habitude. J’ai eu beau enfoncer la tête sous l’oreiller, impossible de me rendormir !

Qu’importe, m’asseoir sur un banc pour regarder la rivière dont le niveau n’en finit pas de monter tout en fumant une cigarette et en savourant mon café n’était franchement pas désagréable. Les genettes du camp viennent de décider qu’elles étaient des animaux de compagnie ; elles se frottaient contre ma jambe tout en miaulant pour quémander un reste de pâtes. Oui, vous m’avez bien entendue. Les pâtes à la sauce tomate sont désormais leur menu préféré! Notre cuistot leur a offert des restes de chèvre qu’elles ont refusés. À la place, elles se sont précipitées sur l’évier pour lécher les restes de macaronis détrempés par l’eau de vaisselle qui végétaient par terre, tout mous et tout gonflés !

Un par un, les expatriés sont arrivés, ont pris leur café, leurs céréales et sont retournés au calme et à la tranquillité de leur chambre pour se reposer. Je suis dans la salle de repas communautaire à rédiger mes mémoires hebdomadaires (compte tenu des événements des derniers jours, je ne peux pas dire que je considère ma hutte comme un havre de paix et de détente) et j’attends le cœur gorgé d’espoir à l’idée que mes multiples imitations de poissons d’hier, avec force mime et dessin dans la boue à l’aide d’un bâton me permettent d’avoir bientôt un gros poisson, quel qu’il soit.

Depuis une semaine, nous en sommes réduits au strict minimum, sans aucun légume (à part la sauce tomate en boîte mais ça compte pour du beurre). Tous les jours, nous avons demandé au chef de se procurer du poisson, en vain. Les discussions au dîner ne tournent qu’autour de la nourriture, de ce que Suzanna compte manger quand elle rentrera chez elle (dans deux semaines), ce que la mère de Kirsten va lui concocter quand elle rentrera chez elle (dans 4 semaines) et ce que nous préparerions si nous avions les bons ingrédients, nos plats préférés, etc. Comme je pars en pause le week-end prochain, j’ai l’eau à la bouche rien qu’à l’idée d’un « Burger Baro et ses frites » à l’hôtel Baro de Gambella. Le Injera (crêpe aigre) associé à de l’émincé de chèvre et des lentilles, des pois chiche ou des haricots écrasés n’est pas exactement mon plat préféré mais il a le mérite d’exister, sans oublier la possibilité de me goinfrer de chocolat ! Et de faire du shopping !

J’ai hâte. C’est drôle à quel point l’idée de faire des courses peut rendre une fille heureuse, c’est très thérapeutique et bien entendu, c’est uniquement à des fins médicales.

La nuit dernière, après quinze allers-retours au garde-manger et une observation fouillée des réserves, Kirsten a cuisiné des beignets de maïs avec de la farine et la dernière boîte de maïs, et j’ai composé des toasts avec des petits pains rassis, quelques œufs de mes poules vénérées, du chutney, des oignons et – je vous le donne en mille –, de la sauce tomate ! Tout bien considéré, ce n’était pas si mauvais que ça, et le croustillant du pain toasté est une saveur que nos palais avaient oubliée depuis longtemps !

Il vient juste de se mettre à pleuvoir – l’averse torrentielle dominicale traditionnelle – impossible d’aller à Jikow mardi prochain à moins d’un miracle sous la forme d’un bateau à moteur tombé du ciel. Je pense que je vais m’inscrire à « Man Vs. Wild » (Note du traducteur : émission anglophone mettant en scène des techniques de survie rudimentaires) pour y glaner quelques conseils. Vous ne savez jamais ce qui peut être utile quand vous êtes coincé au fin fond de la cambrousse… Pour être franche, j’ai eu suffisamment d’aventures ces derniers temps, je suis un peu épuisée et je n’aurais rien contre une chouette semaine sans encombre, sans chaos, défi ni calamité quelconque !

J’avais parlé trop vite. Quelques heures plus tard, ce même dimanche, au milieu de la nuit, j’étais à Gambella ! Dans la journée, je venais juste de commencer à regarder un film quand Suzanna a fait irruption, terrifiée. Notre logisticienne à Gambella avait appelé, elle avait la pire migraine de sa vie, avec la diarrhée, des vomissements ainsi qu’une forte fièvre. Dans les 20 minutes, le chauffeur était là et j’ai embarqué avec mes équipements de détection du paludisme et des stocks de médicaments. La saison du paludisme commence tout juste, et nous avons déjà enregistré plusieurs cas d’encéphalopathie aiguë susceptible d’entraîner la mort ou, en cas de survie du patient, de lourdes séquelles au cerveau.

Comme je ne vais pas me rendre à la clinique mobile avant plusieurs jours, nous avons décidé que je ferai les 4 heures de route pour diagnostiquer notre collègue, la soigner et éventuellement la transférer à Addis le cas échéant. La route rendue extrêmement glissante par la pluie et jonchée de nids de poule a fait sauter tous mes plombages mais m’a permis de travailler mes abdos-fessiers. Le fait que nous nous soyons embourbés avant même la sortie de la ville, que nous ayons dépassé d’une heure le délai voulu pour partir et arriver de jour, que j’étais pétrie d’angoisse et d’inquiétude à l’égard de notre collègue « seule expatriée » à Gambella, ce à quoi s’ajoutait le fait qu’il fallait prendre l’avion (ou rouler pendant deux jours) pour rejoindre Addis, ont largement contribué à rendre mon voyage solennel.

En arrivant au crépuscule, je l’ai trouvée très malade avec une forte fièvre, une lourde migraine et des douleurs abdominales, mais fort heureusement, aucun signe de méningite. Le paludisme avait été diagnostiqué et elle venait de commencer à ingurgiter un arsenal de médicaments pour lutter contre la maladie.

Du repos et une réhydratation constituaient la meilleure « ordonnance de Médecins sans frontières » pour les quelques prochains jours.

Étonnamment, ces quatre heures de route les pieds coincés dans mes bottines avaient réveillé la blessure vieille de cinq semaines que j’avais à la jambe : elle était devenue chaude, gonflée et purulente. J’ai donc moi aussi commencé à prendre des antibiotiques et j’ai passé énormément de temps la jambe en l’air. Le réseau d’Internet mobile et l’alimentation électrique de la ville ont largement compensé cette immobilisation (sans compter le bonheur d’avoir des toilettes équipées d’une chasse d’eau !) car j’ai pu glaner des nouvelles de la maison et mettre en ligne des photos. Ma pause week-end (en quelque sorte) était arrivée avec un peu d’avance !

Au bout de trois jours, ma patiente a repris forme humaine et était clairement en voie de rémission. J’ai appris au cuistot comment faire du curry de poulet et du poulet rôti. J’ai aussi appris pas mal de choses en termes de logistique et j’ai aidé là où je pouvais. C’est un poste très sensible qui fait appel à une gamme de compétences très diversifiée. Outre la commande des approvisionnements et l’organisation des transports, la gestion de patients transférés et la supervision de 11 effectifs éthiopiens, la négociation avec les pouvoirs publics et d’autres acteurs n’est pas une notion aussi « romantique » que ce que je croyais qu’elle serait : la frustration, les incompréhensions et les mauvaises communications sont monnaie courante. Non, vraiment, sans façon, je crois que je vais m’en tenir à mon rôle d’infirmière, merci bien.

Le retour à Mattar a été repoussé et je suis restée ici près d’une semaine. Mon traducteur a relevé le défi et pris le relais pour moi. Il m’a adressé un rapport des activités de la clinique et semble maîtriser l’équipe au point qu’elle part même à l’heure sans drame à l’horizon ! Je suis vraiment très fière de lui et cela me conforte dans l’espoir de le promouvoir au poste de superviseur quand je partirai. Je serai la dernière expatriée à ce poste et, même si passer du statut de traducteur à celui de superviseur représente un énorme bond en avant, il est prêt pour endosser ce rôle et ce sera une récompense formidable et amplement méritée compte tenu de ses efforts.

Hier, je suis allée faire des achats, c’était chouette ! J’ai acheté 8 ballons de foot pour les garçons de chaque clinique mobile, 20 mètres de corde qui vont bientôt se transformer en cordes à sauter, quatre flacons de vernis à ongle pour les filles ainsi que plusieurs posters d’animaux très colorés pour l’unité pédiatrique. Qui plus est, deux des bateaux à moteur sont réparés, la commande de nourriture d’Addis est arrivée et j’aurai des légumes frais et du pain à emporter dans mes bagages ! Je peux vous garantir que ça va être une sacrée fiesta quand je vais rentrer demain !

La nuit dernière, nous sommes enfin sortis pour le dîner tant espéré à l’hôtel Baro. Nous y sommes allés en bajaj, qui est l’équivalent d’un tuk-tuk, en traversant le fleuve Baro dont le niveau monte très rapidement. Le restaurant, qui compte environ 20 tables extérieures, est niché sous les arbres sur les rives du fleuve. Un chat roux m’a adopté et s’est patiemment assis à mes côtés pendant que je scrutais un menu de deux pages extraordinairement grand, tout en sachant pertinemment depuis le début que j’allais commander le hamburger. Le serveur en pantalon noir et chemise blanche nous a apporté une Saint George glacée pour débuter et j’ai demandé le « Gros burger de bœuf avec ses frites ». Malheureusement, il n’y en avait plus alors j’ai dû me rabattre sur un steak.

« - Je suis désolé mais nous n’avons pas de steak non plus.
- Bon dans de cas je vais prendre un fishburger.
- Euh, en fait nous n’avons pas de poisson non plus. »

Bien ma veine ! « Il vous reste des burgers ? », ai-je demandé poliment comme il y en avait pas moins de 8 sortes sur le menu.

« - Non, plus de burgers.
- Qu’est-ce que vous avez dans ce cas ?
- Du souvlaki russe. »

Noooon ! De la chèvre, du chou et de la sauce tomate ! Quelle horreur. J’ai opté pour une assiette de frites (des bouts de patates graisseux qui auraient fait pâlir n’importe quelle moule) et de la sauce tomate ! Ce n’est pas le meilleur resto que j’ai fait de ma vie mais au moins la bière était fraîche, le cadre sympa et le chat très gentil ! Sans oublier la délicieuse compagnie de ma patiente qui commençait à se sentir mieux !