Groupe de champs
Hallucinations

Je me suis réveillée en sentant le bacon et les œufs, j’aurais juré que je pouvais sentir une fumée électrique, et l’odeur/le goût des antibiotiques ne part pas.

C’est déjà dimanche, et cela fait un mois que je suis ici. Il pleut sans discontinuer depuis 4 heures. Ça va être la fête du blog. J’ai besoin d’aller en ville acheter des patates et un ballon de foot. Mais je n’ai pas vraiment hâte d’affronter la piste noire et glissante qui fait office de route !

Cette semaine a été difficile mais tout va bien.

Lundi, nous avons essayé un nouvel itinéraire en voiture pour nous rendre à Nyawech. Au bout de trois heures, nous pouvions apercevoir le village mais incapables de pousser plus loin. Pendant 10 km environ, le voyage sur les herbes hautes jusqu’à la taille s’est apparenté à 10 km sur un rafiot avec des creux de 3 mètres. On est passés sur des bosses de 2 ou 3 mètres tous les 5 mètres et à force d’être brinquebalée j’ai fini par être incroyablement malade. Le sommet des bosses était ferme mais entre les deux les creux étaient assez marécageux. L’équipe avait de plus en plus peur et voulait revenir en arrière par crainte de rester bloqués. Je les ai fait continuer trois fois avant d’en venir au fait que rester coincés et devoir passer la nuit sur place était réellement une éventualité.

Le fait que nous ayons avec nous une patiente malade et un enfant en bas âge, qui avaient besoin de rentrer chez eux, et que nous ayons manqué la dernière clinique pour des raisons de sécurité, m’ont fait persévérer. Mais avec les huttes de Nyawech en vue j’ai décidé que la patiente pouvait marcher jusque là et que, de notre coté, nous devions faire marche arrière et revenir la semaine d’après en bateau. J’ai donné à la pauvre patiente, atteinte d’un cancer du sein avec métastases, ma bouteille d’eau et un paquet de biscuits du kit de survie, et je l’ai observée marcher dans les hautes herbes, son sac plastique contenant ses affaires sur la tête et tenant l’enfant par la main.

On ne peut rien faire pour elle, nous essayons d’organiser une mastectomie mais uniquement pour lui améliorer son quotidien, car sa poitrine suinte et sent mauvais. En raison du manque de services chirurgicaux, nous essayons de l’envoyer à Nasir au Soudan du Sud. MSF y dispose d’un hôpital et d’un chirurgien, nous lui adressons quelques patients, comme une blessure par balle avec fêlure du tibia cette semaine, mais nous pourrions envoyer un plein bateau chaque semaine s’ils pouvaient les recevoir !

Cette semaine, au cours de mes déplacements, j’ai rencontré trois cas de chirurgie pédiatrique qui nécessitent une intervention mais une seule était relativement urgente. J’ai pris des photos que j’ai envoyées sur un disque à Addis avec mes statistiques mensuelles car elles sont trop volumineuses pour les envoyer par mail. J’espère qu’ils réussiront à trouver un chirurgien désireux d’aider ces enfants mais en fait je n’y crois pas beaucoup.

Le cas le plus urgent a 7 ans et présente une excroissance de type kysteux qui lui sort de la paupière inférieure. Depuis trois mois, il s’est développé et les fongosités progressent, ce qui handicape sa vue. J’ai aussi un bébé d’un mois avec le pouce et l’index fusionnés et qui nécessite de la chirurgie plastique à un moment ou un autre et un bébé de cinq mois avec le vagin clos.

Nous avons eu aussi une femme blessée par balle au postérieur, la balle était logée dans son abdomen. Elle a été transportée pendant trois jours avant d’arriver jusqu’à nous mais avait une péritonite et a été transférée à Gambella. Sans chirurgien là-bas, je doute qu’elle s’en sorte. Et aussi un bébé de 5 jours atteint de tétanos néonatal, le pauvre a des convulsions au moindre stimulus sonore ou lumineux. Lui non plus ne s’en sortira pas.

Mes premiers jumeaux sont venus hier pour un suivi et, si celui que nous soignons se porte bien, l’autre souffre de grave malnutrition et est réadmis dans le programme

L’équipe va bien et a adopté une nouvelle dynamique : elle a tenu compte de mes changements. J’ai été malade cette semaine et plusieurs sont venus me voir pour me dire qu’ils étaient « désolés » que je sois malade. Ils sont trop mignons.

Dès ma première semaine, je me suis pris une canne de bambou sur les jambes, pas de quoi fouetter un chat. Néanmoins, après 10 heures sous la chaleur dans des bottes en caoutchouc boueuses, les veilles blessures ont suppuré et se sont infectées. Incroyable la vitesse à laquelle cela peut se propager. Résultat, je suis malade comme un chien depuis mardi : forte fièvre et douleur aux articulations (paludisme ? Négatif), j’ai commencé les antibiotiques et je me sens très nauséeuse. J’ai passé le jeudi à la maison avec la jambe en l’air, j’ai travaillé comme un chien vendredi avec plus de 200 patients. Après une dose de Mefloquine associée à deux injections d’antibiotiques, je me suis retrouvée complètement à la ramasse à force d’avoir envie de vomir. Avec un peu d’omeprazole et de maxalon, les choses vont mieux aujourd’hui. Je pense que la Mefloquine me donne des hallucinations olfactives depuis une semaine, je me suis réveillée en sentant le bacon et les œufs, j’aurais juré que je pouvais sentir une fumée électrique, et l’odeur/le goût des antibiotiques ne part pas. Sans oublier bien entendu que j’ai obtenu trois « 3 » au Yahtzee pour finalement découvrir que l’un des dés était en fait un « 2 » ! De toute façon, tous les autres expatriés sont sous doxycyclin à cause des effets secondaires de la Mefloquine, il se pourrait donc que je troque bientôt mes hallucinations pour des diarrhées, super !

L’équipe d’expatriés est vraiment formidable. Suzanna, la docteure autrichienne, est très pragmatique et attentive. Elle aime les oiseaux et les animaux sauvages et est toujours levée aux aurores à s’émerveiller devant les nuées qu’elle voit migrer à travers ses jumelles. Cette semaine, de vastes nuées de vanneaux sont passées dans le ciel, avec leurs ailes noires et brunes et leur dessous blanc. Des milliers. Elle a vraiment pris soin de moi avec ma jambe, en faisant des pansements et en me préparant du porridge afin que je puisse supporter les médicaments. Elle n’arrête pas de me dire que ce n’est pas pour être gentille. Après avoir gagné quelques dollars quand je rentrerai, elle viendra me voir et nous voyagerons à travers la Nouvelle-Zélande ensemble, ce sera top !

Le coordinateur du projet, Jean-Baptiste, est un jeune Breton avec une formation de sage-femme. Il est vraiment très gentil et attentionné et il sait surtout formidablement y faire avec les personnels nationaux. Il montre l’exemple et ne leur demande jamais de faire des choses qu’il ne ferait pas lui-même. Il est souvent à leurs côtés à charger des cartons et à transpirer. Il est aussi très drôle et le premier fan du Yahtzee (et sans doute le champion d’Éthiopie avec le score très battable de 495). Hier, nous étions en train de nettoyer ensemble le centre médical de fond en comble, en frottant littéralement des années de crachat séché et de saleté incrustés dans les murs, sur les lits et le sol. Comme une nouille, j’ai voulu montrer à un local comment lancer un seau d’eau sur un mur pour le nettoyer (en le lançant surtout en l’air), et Jean-Baptiste m’a lancé un seau d’eau lui aussi, la guerre était déclarée ! C’était génial et les expatriés et les locaux ont tous un nouveau béguin pour le nettoyage maintenant.