Groupe de champs
Ce n’est qu’un au revoir, Susanna

Notre café de 6 heures va me manquer, de même que nos petites conversations au lever du jour à propos des visiteurs de la nuit précédente et du fleuve, en écoutant les oiseaux entonner leurs vocalises matinales.

Notre nouveau médecin Matthieu, un autre Français, est arrivé avec dans ses bagages du chocolat et une carte de mon amie parisienne. J’étais tellement contente d’avoir de ses nouvelles ! Cela m’a vraiment fait du bien. Il a aussi laissé un énorme morceau de brie et quelques herbes et épices, etc. à Addis que j’attends avec impatience – je pense que je vais même devenir folle s’ils n’arrivent pas jusqu’ici ! Compte tenu de l’épisode du fromage laissé à Gambella et du fait qu’il manquait des trucs dans la dernière commande de médicaments, je reste pessimiste et anxieuse à l’idée que personne n’y prête pas plus attention que ça et que les équipes d’Addis décident de déguster elles-mêmes le brie. Je sais ce que vous allez me dire, que je suis un peu excessive, mais quand vous êtes coincé au fin fond de nulle part avec un accès très mince au reste du monde, les nouvelles reçues de vos amis, de chez vous et plus particulièrement les cadeaux qu’ils ont pris le soin, le temps et l’argent de vous envoyer sont plus précieux que tout l’or du monde. Donc oui, aussi insensé que cela puisse paraître, j’ai très hâte de recevoir mon cadeau et, s’il n’arrive pas, je pourrais bien connaître un épisode psychotique. J’ai demandé à l’équipe de me faire savoir si tel est le cas, au cas où je ne me rendrais pas compte, après tout je suis sous traitement pour le paludisme !

Bon j’arrête là avec ma crise de nerfs ! Donc Matthieu est venu remplacer Susanna. Il est très sympa et s’ajuste au mode de vie de Mattar – le manque de ressources/équipements/fournitures, l’isolement, et les difficultés pour transférer un patient dans le pays ou de l’autre côté de la frontière. Et devoir accepter l’idée que la mort est inévitable. C’est difficile. Je pense que la place du médecin ici est la moins enviable, cette pression qu’ils subissent d’être si loin de tout, et en même temps entièrement responsable de la santé des expatriés ainsi que de celle des patients. Savoir que vous ne pouvez pas vraiment faire quoi que ce soit qui serait pourtant si simple à exécuter chez vous est très frustrant. Quoi qu’il en soit, je suis certaine que tout va bien se passer. Mais six mois, pour un médecin, c’est très long, surtout quand chaque journée semble aussi longue qu’une semaine.

Susanna est partie. Notre café de 6 heures va me manquer, de même que nos petites conversations au lever du jour à propos des visiteurs de la nuit précédente et du fleuve, en écoutant les oiseaux entonner leurs vocalises matinales. Elle était soulagée et contente de partir. J’espère qu’elle est sereine et heureuse là où elle est.

Jeudi, je suis allée à la rivière pour mobiliser les troupes pour la clinique mobile de Nyawech vendredi, en allant de village en village pour informer tout le monde du lieu et de l’horaire de la clinique. Sur la route, nous avons vu un python de trois mètres qui flottait sur la rivière. Il avait été tranché des deux côtés donc mesurait sans doute cinq à six mètres avant de mourir. Il semblait également présenter une blessure par balle, ce qui est probable vu qu’ici tout le monde est armé. Son corps était gonflé à deux endroits : manifestement il avait eu les yeux plus gros que le ventre ! J’espère que les deux bosses significatives étaient des chèvres ou des moutons et non pas les épaules ou les hanches d’un être humain ! J’ai pris des photos et l’équipe était quand même un peu choquée quand je les leur ai montrées.

Après la mobilisation, nous nous sommes assis au bord de la rivière là où les deux cours d’eau se rejoignent et nous avons pêché. J’ai attrapé quatre poissons. C’était très agréable, très relaxant, et nous avons formidablement bien dîné de poisson, de chips et de chou. Un beau dîner d’adieu aux chandelles pour Susanna, et d’accueil pour Matthieu.

Le vendredi, nous sommes enfin retournés à Nyawech après quatre semaines d’absence pour cause de bateaux en panne ou de problèmes de sécurité. Il a plu tout au long du chemin : quand nous sommes arrivés (au bout de deux heures), nous étions trempés ! Sans parler des rives glissantes, imbibées de boue qui m’ont donné l’occasion de beaucoup divertir tout le monde en glissant à la renverse, incapable de me tenir debout, et essayant tant bien que mal à quatre pattes de ne pas plonger dans la rivière. Comme la veille, les gamins nous ont accueillis avec de grands « bonjour ! » et des applaudissements. Il n’y avait aucun adulte, alors je leur ai demandé de préparer la tente, de nettoyer les déjections d’animaux et les fagots qui étaient entreposés, et d’installer les tables et les chaises stockées pour nous dans une hutte. J’avais également apporté avec moi le ballon de foot que je leur avais promis il y a des lustres ! Ils étaient ravis. Ils ont formidablement bien travaillé et ont été récompensés comme il se doit par deux cordes à sauter et un autre petit ballon pour les plus petits. Vous auriez vu leurs visages ! Ils rayonnaient ! Une fois installés et en attendant les patients, le personnel – y compris Susanna (c’était sa dernière sortie) a profité d’une démonstration de corde à sauter et joué avec les gamins. C’était vraiment génial de voir qu’un simple bout de corde permettait tellement d’amusement et de joie !

Très peu de patients se sont présentés :
A) parce qu’il pleuvait,
B) parce que nous n’avions procédé à la mobilisation que le long de la rivière et
C) parce qu’ils avaient abandonné tout espoir de nous revoir un jour !

Un vieil homme m’a même sermonnée de ne pas être venue depuis si longtemps. Quand ils doivent voyager pour venir jusqu’à nous, et que nous ne venons pas, cela doit être très frustrant et très décevant. Je me suis donc excusée et j’ai promis que nous ferions de notre mieux pour venir tous les jeudis maintenant que notre bateau était réparé. Tiens, d’ailleurs, en parlant de bateau, le réparateur est enfin venu à Mattar, vu que notre nouveau moteur de 75 chevaux ne fonctionnait pas bien et il a découvert que la bonde avait été retirée et qu’il y avait 1000 litres d’eau dedans. C’est pour ça que nous étions si lents et si lourds ! Une fois l’eau siphonnée et deux-trois trucs corrigés sur l’alimentation en carburant, nous avions un véritable hors bord ! Youpie ! Enfin, nous pourrons aller à Jikow mardi prochain ! Ah j’oubliais : nous avons également vu un énorme python de 4 mètres mais vivant cette fois, qui remontait sur la berge ! Pas loin d’ici, juste à côté de la jonction !

Quand nous sommes rentrés à la maison, les expatriés avaient une surprise pour moi : ils avaient raccordé ma hutte à l’électricité et accroché des lampes à l’entrée. Et un nouveau faîtage tricolore ornait le toit. Apparemment, si j’étais revenue un peu plus tard, ils auraient eu le temps de peindre des poules sur les murs. En quelque sorte, je me réjouis qu’ils ne soient pas allés jusque là ! Mais c’est vraiment très gentil de leur part. Ce soir-là, nous avons organisé une soirée d’adieu pour Susanna avec tous les personnels, beaucoup de musique, de la danse et du Injera chaud et épicé. Nous avons dit au revoir à cette collègue et amie, engagée, volontaire et déterminée.