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RDC: Le choléra

Le choléra, cette bête tueuse, contrable par la prévention et les centres de soins.

Ma lampe éclaira le plancher sale de la chambre d’isolement, maculé de boue et d’excréments de poules. Trois lits bas étaient pressés contre les murs ; des toiles en plastique grises et épaisses posées sur de solides cadres en bois. 
 
Dans chaque lit, on avait aménagé un trou au centre, sous lequel un seau récoltait la diarrhée liquide typique du choléra. Un homme reposait sur un lit dans un coin sombre, recouvert d’un drap mince. Au-dessus de lui étaient suspendues deux bouteilles de solution intraveineuse vides.
 
Nous étions dans un petit village situé sur la rive est du fleuve Congo. Au cours du dernier mois, ce village, ainsi qu’une douzaine d’autres tout près, avait signalé une hausse soudaine de décès inexpliqués causés par la diarrhée. 
 
À la même époque l’année précédente, une épidémie de choléra s’était propagée dans cette région du fleuve Congo, entraînant des milliers de cas et des douzaines de décès. Les pluies qui avaient causé la dernière épidémie étaient de retour et nous nous attendions à trouver des cas de choléra à notre arrivée. 
 
Nous formions une petite équipe et notre mission consistait à évaluer l’ampleur de l’épidémie tout en estimant la capacité de réponse du système de santé. Nous étions au milieu d’une réunion d’équipe tard un soir lorsqu’on me demanda de me rendre à la clinique pour voir un patient. 
 
Lorsqu’Amisi est arrivé, il ne semblait pas particulièrement malade. Il avait eu une diarrhée plus tôt ce matin-là, mais il pouvait s’asseoir, souriant et buvant le fluide de réhydratation que les infirmières lui avaient donné. Le choléra n’est pas une maladie compliquée à gérer. 
 
A canoe on the River Congo

Canoe on the River Congo. Photo: Borja Ruiz Rodriguez / MSF.

Ce n’est pas la tuberculose, la malnutrition ou le VIH. Nul besoin de tests coûteux ou de traitements à long terme. À sa plus simple expression, on soigne le choléra en remplaçant les fluides perdus pendant qu’on attend que l’infection passe, ce qui prend normalement quelques jours.

Si la diarrhée est légère, le patient doit prendre une tasse de solution de réhydratation après chaque transit intestinal. Lorsque la diarrhée est plus grave, on injecte le fluide directement dans une veine.

Mais peu importe la gravité de la situation, le principe de base demeure le même – remplacer ce qui a été perdu. 

Mais la simplicité du choléra donne une fausse impression de sa dangerosité. Quelques semaines auparavant, je m’occupais d’une épidémie beaucoup plus importante dans une petite ville minière située à 400 km de là.
 
À midi le premier jour, j’ai entendu des cris provenant de l’extérieur alors qu’on transportait une femme vers un lit. Sa diarrhée n’avait commencé que quelques heures plus tôt, mais elle était incessante. La femme était inconsciente; elle était si déshydratée que son cœur ne pouvait plus pomper assez de sang jusqu’à son cerveau.
 
Il n’y avait pas de pouls à son poignet – son corps était incroyablement froid malgré la lourde chaleur tropicale -, mais je pouvais sentir un faible battement à son cou. Nous avons trouvé une veine et avons commencé à lui administrer un fluide.
 
Mais il était trop tard; son pouls est disparu et sa faible respiration s’est arrêtée. Frénétiquement, nous avons tout fait pour la sauver, mais en vain.
 
Elle est décédée moins de cinq minutes après être arrivée. 
A health promoter at work

A community health worker explains how people can recognise cholera. Photo: Borja Ruiz Rodriguez / MSF.

Lorsqu’il est question de choléra, éduquer les communautés est tout aussi important que traiter les patients.

Quand il y a une flambée épidémique, les agents de sensibilisation communautaire visitent les écoles, les églises et les marchés pour diffuser des messages sur les façons de se protéger contre le choléra et quoi faire si un membre de la famille souffre de diarrhée.

Le premier message peut servir à stopper la propagation d’une épidémie en encourageant les gens à se laver les mains et à se débarrasser des ordures de façon sécuritaire.

Le deuxième message peut littéralement sauver des vies car il encourage les gens à demander de l’aide dès qu’ils développent une diarrhée.

Non traité, le choléra tue 50 % de ses victimes. Le pourcentage tombe à moins de 1 % si les personnes atteintes ont un accès à des soins médicaux en temps opportun.

Et après quelques jours de traitement, la transformation peut être spectaculaire. Des personnes trop faibles pour se tenir debout un jour se mettent à marcher autour de la salle le lendemain. Des corps froissés et desséchés par une déshydratation continue reprennent vie grâce à un simple soluté.

Sans l’apport des agents de sensibilisation communautaire ni l’engagement actif des communautés locales, plusieurs de ces patients seraient certainement morts.

Lorsque j’ai regardé Amisi ce soir-là, j’ai pensé à cette femme. Il était passé de l’homme souriant d’il y avait à peine quelques heures à une silhouette qui gémissait doucement dans le noir.

Ses yeux s’étaient enfoncés dans leurs orbites et il fixait le plafond. À certains moments, il s’asseyait d’un coup sec et nous tendait les mains de façon agitée et retombait exténué sur le lit. Sa peau avait la consistance d’un caoutchouc épais et reprenait lentement sa forme normale après qu’on l’ait pincée.

Le seau sous son lit était rempli de selles pâles et aqueuses. C’était un cercle vicieux; plus il perdait des fluides plus il faiblissait, et plus il faiblissait moins il arrivait à boire assez d’eau. Il devenait donc encore plus déshydraté.

An MSF boat on the River Congo

MSF boat on the River Congo. Photo: Borja Ruiz Rodriguez / MSF.

L’état d’Amisi était grave, mais il s’était tout de même rendu à la clinique tôt, et lorsque je suis arrivée les infirmières lui avaient déjà administré une perfusion qui avait ralenti la vitesse de sa détérioration.
 
Nous avons installé un plus grand cathéter dans une veine plus large et avons commencé un nouveau sac de fluide le plus rapidement possible. Après vingt minutes, Amisi respirait plus calmement et il pouvait répondre à des questions.
 
Près d’une heure après le début du traitement, il en avait reçu presque trois litres et nous avons ralenti la vitesse de la perfusion.
 
Avant de quitter pour la soirée, j’éclairai avec ma lampe Amisi qui dormait paisiblement pendant que l’infirmière observait le reste de la solution saline qui s’égouttait de façon régulière dans ses veines.
 
Nous devions quand même partir le lendemain matin. D’autres villages avaient signalé des cas présumés de choléra et il fallait investiguer chacun d’eux.
 
Avant d’embarquer sur le bateau, je suis retourné voir Amisi une dernière fois. Il était de nouveau assis, jasant avec son épouse et mangeant avec hésitation du riz pour déjeuner.
 
Je me suis assis avec l’équipe médicale pour revoir les protocoles relatifs au choléra et je me suis assuré qu’ils avaient tous les médicaments et l’équipement nécessaires.
 
Alors que notre bateau s’éloignait de la rive pour remonter le courant, je savais qu’Amisi n’était pas hors de danger, mais j’espérais que le pire soit passé pour lui.

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