Groupe de champs
Une ligne d’arrivée est une ligne de départ

Alors que la nouvelle année commence, Jonathan se trouve au bord d'un nouveau départ, alors qu'il se prépare à rejoindre l'équipe d'un projet MSF au Soudan du Sud...

1er janvier 2021. Assis sur la terrasse nichée au dernier étage du QG de Médecins Sans Frontières Suisse à Juba, je réalise que, comme tout le monde d’ailleurs, cette fameuse année 2020 est derrière moi.

Certains, et à juste titre, n’attendaient que cela. Pouvoir passer à autre chose, poussé par l’espoir des vaccins qui feront éventuellement revenir chacun d’entre nous dans cette fameuse normalité. Personnellement, même s’il est compliqué d’occulter la cause qui a fait de cette année une période si particulière, je n’ai pas le même ressentiment vis-à-vis de 2020. En grande partie pour des événements personnels qui ne seraient pas forcément très propices de décrire ici, vu le but premier de ce blog, mais également car c’est le moment où après plusieurs années de tergiversation, j’ai pris la décision de postuler pour MSF.

Une nouvelle normalité

Après ma sortie de quarantaine, je partirai pour Agok, région relativement isolée à un peu plus de deux heures d’avion pour le vrai départ de cette mission de six mois.

Cette quatorzaine est par ailleurs grandement facilitée par la gentillesse de mes collègues que je peux côtoyer à distance sur cette terrasse et les excellents repas préparés par notre cuisinier local, amenés deux fois par jour devant la porte de ma chambre !

J’ai la crainte de n’être qu’une goutte dans l’océan. Néanmoins, je ferai de mon possible pour être une goutte qui soit la plus volumineuse possible

Je suis certain que je découvrirai là-bas une normalité qui m’est jusqu’à présent totalement inconnue. Une normalité dont les habitants de cette région n’ont pratiquement pas été extirpés durant l’année précédente, mais dont certains peut-être désireraient se sortir afin de débuter à une nouvelle ligne de départ. J’imagine un quotidien difficilement malléable, et j’ai le sentiment que même le Covid n’a que peu réussi à déplacer les pions sur l’échiquier de cette région.

Ma nouvelle ligne de départ s’est dessinée à l’aube des fêtes de Noël, lorsque j’ai dit au revoir à mes collègues dans les bureaux de l’établissement bancaire dans lequel j’évoluais depuis cinq ans.

J’ai eu le luxe de choisir une nouvelle voie, alors que ma zone de confort était suffisamment agréable pour qu’un individu purement rationnel ne prenne pas une telle décision. Mais c’est bien là où la partie émotionnelle de moi-même a pris le dessus. Je suis d’ailleurs conscient que beaucoup n’ont ce luxe-là, ici ou ailleurs, et je tâcherai d’honorer cette chance de mon mieux !

Le ligne de départ

En face de notre immeuble, j’observe avec curiosité plusieurs jeunes hommes s’atteler à la reconstruction de quelques murs d’un bâtiment qui semble laissé à l’abandon depuis un temps certain.

D’où viennent-ils ? Pourquoi et comment sont-ils arrivés dans cette rue, principalement occupée par des ONG et un hôtel, hormis les deux étages de cet édifice en ruine ?

Des questions qui me seront impossibles de connaître avec exactitude. Toutefois, en voyant depuis notre terrasse ces quelques jeunes hommes, chaque jour, nettoyer les voitures présentes devant un hôtel le matin, et aménager autant que faire ce peut leur désormais logement en seconde partie de journée, je me dis qu’ils ont eux aussi, plus ou moins récemment, entamés une nouvelle ligne de départ. Certainement pas après une étape de leur vie telle que la mienne. Certainement après des faits de vie à des années lumières de mes problématiques helvétiques.

Ils récupèrent inlassablement, sous un soleil de plomb, les anciennes briques partiellement enfouies sous des amas de terre et de sable, probablement destinées déjà au départ à redonner à ce bâtiment un semblant d’intégrité. Au travers de leur labeur, c’est peut-être aussi la leur d’intégrité qu’ils cherchent à reconstruire. Si proches de moi géographiquement, mais si éloignés par nos réalités quotidiennes respectives.

Le destin, certainement par le leur mais celui de patients que je côtoierai une fois arrivé à Agok, je ne sais pas s’il me sera possible de l’influencer. Avant même de réellement débuter au sein de ce projet, j’ai la crainte de n’être qu’une goutte dans l’océan. Néanmoins, je ferai de mon possible pour être une goutte qui soit la plus volumineuse possible.

Toutes ces différences

Le crépuscule prend doucement ses quartiers. La proximité avec l’équateur, quand bien même nous nous trouvons dans l’hémisphère nord, rend les journées prévisibles.

Aux alentours de 7h du matin le soleil se lève. Une douzaine d’heures plus tard il se couche. Ce facteur dans ce pays est une certitude. Pour tous les autres, je ne sais que peu. Mais c’est également une de mes volontés lors de cette mission. Comprendre du mieux possible la culture, ou devrais-je dire les cultures car elles doivent être nombreuses, tant la région semble vaste.

Toutes ces différences comparées à mon pays d’origine exacerbent mon envie d’y être, sur le terrain. Il me reste encore plusieurs jours de quarantaine obligatoire avant de pouvoir – enfin – toucher cette réalité, que j’imagine déjà depuis de nombreuses semaines désormais, mais qui sera certainement bien distinctes de mon imaginaire.

En attendant, je continue de contempler cette rue où une vie de débrouille se mélange à d’autres modes de vie. Où de nombreuses lignes de départ se font et se défont, au gré des opportunités, qui ne sont ici pas légion.

See you in Agok.