Groupe de champs
Soudan du sud : Pour une poignée de dollars

Le nouveau membre du personnel, Jonathan, rejoint l'équipe d'Agok pour la première fois et apprend une leçon utile…

MSF finance manager Jonathan Pernet in Agok, South Sudan

5h30, le réveil sonne mais ne m’extirpe pas de mon sommeil. Une petite horde de chiens s’en est déjà chargé il y a de cela une demi-heure. Je me lève et me prépare rapidement, impatient de m’envoler pour Agok.

Mon sac de « backpacker » est prêt depuis hier soir, à côté de la porte d’entrée de ce qui fut pendant les quatorze derniers jours la chambre où j’ai passé une bonne partie de mon temps. Précisément quinze jours en fait, car ma quarantaine – ou quatorzaine pour le coup - est terminée depuis hier, avec la réception des résultats du test PCR auquel chaque personne doit s’astreindre avant de rejoindre le « terrain ».

L’aéroport

Je dispose d’un billet mentionnant UNHAS (United Nations Humanitarian Air Services). Je me dis que ma déduction pourrait me permettre de trouver la bonne file d’attente dans laquelle m’immiscer. Au même moment, j’entends un employé de l’aéroport mentionner ma première destination : Rumbek. Me voici rassuré. La probabilité de voir l’avion dans lequel je suis censé prendre place me passer sous le nez se réduit quelque peu.

Une fois à l’intérieur de l’aéroport, je prends le temps d’observer cet édifice. La dernière fois, lors de mon arrivée à Juba, ma seule préoccupation était d’en sortir le plus rapidement possible afin de trouver le chauffeur MSF qui m’attendait devant l’aéroport. Ici comme ailleurs, il est en effet plutôt rare d’avoir envie de prendre le temps de flâner dans un aéroport une fois sa destination finale atteinte. Néanmoins, là il me reste suffisamment de temps pour m’atteler à cette activité, pas tant passionnante, mais tout du moins intéressante.

Je ne peux m’empêcher de comparer l’organisation du flux de passagers à ce qui m’est familier d’ordinaire, en Suisse notamment. Certes la différence est notoire, mais force est de constater qu’au final, tout le monde semble être à même d’embarquer dans les temps.

La journée commence

La fatigue liée à mon réveil matinal a pris le dessus sur mon envie de contempler les paysages à travers le hublot. Ce n’est donc pas le vol jusqu’à Rumbek qui aura contribué à mes souvenirs ici. En revanche, le second vol – de Rumbek à Agok – sera autrement plus captivant.

Nous embarquons avec un collègue de MSF, dont je fais la connaissance sur le tarmac, dans un petit avion qui dispose d’à peine vingt places. Nous nous rendons rapidement compte que nous serons les deux seuls passagers de ce vol. L’attraction du tableau de bord est alors bien trop tentante, et nous nous dirigeons directement juste derrière le pilote et son co-pilote.

Le cycle de la vie

Ici, les saisons sont réduites à deux. La saison sèche, aride, poussiéreuse et dont les températures viennent pendant un certain temps frôler les cinquante – vous avez bien lu – degrés Celsius. La seconde saison, dite saison des pluies, se manifeste comme une libération pour toute cette nature enfermée dans une prison de sécheresse des mois durant. Alors, le cycle de la vie s’accélère oh combien rapidement ! Cette saison, je la connaîtrai sur la fin de ma mission, aux alentours du mois de mai. Pour le moment, je peux contempler depuis les airs ces étendues à perte de vue.

tukuls2_1000_sq.jpg

The MSF compound in Agok
The MSF compound in Agok

J’aperçois des chemins dans cette terre poussiéreuse, que j’imagine tracés par quelques attelages agricoles.

Notre altitude est suffisamment basse pour voir clairement les détails d’un panorama à la fois lunaire, mais également composé de parcelles qui pourraient me rappeler des paysages plus familiers.

Comment est-il possible que de tels arbres survivent à un climat aussi aride, agressif ? Il est aisé de deviner les sillons que des rivières ont creusées durant les précédentes saisons des pluies. J’imagine que la nature, tout comme les populations qui vivent ici, seront ravies de voir à nouveau des rivières émerger d’ici quelques mois.  

« Welcome to Agok Paradise ! »

Nous approchons de notre destination. Les maisons sont de plus en plus perceptibles. Je me demande même où allons-nous pouvoir atterrir, tant il m’est alors impossible de distinguer une aire exempte d’arbres, de maisons ou de petits troupeaux de bétail.

Comme lorsque j’observais le balai peu organisé mais efficace des voyageurs dans l’aéroport de Juba, la différence avec ce que j’interprète comme étant une piste d’atterrissage est criante, mais nous touchons terre en douceur à Agok.

Le trajet pour rejoindre le projet de MSF semble ne durer que quelques secondes. Certainement que mon impatience accélère quelque peu le cours du temps.

A peine arrivé, je suis reçu chaleureusement par un « Welcome to Agok Paradise ! ». Un paradis dans cette région du monde semble plutôt improbable, mais l’accueil de mes désormais collègues de travail aurait déjà tendance à contredire cela !

tukuls_1000_sq.jpg

The MSF compound in Agok
The MSF compound / Le complexe MSF

Le « compound manager » m’accompagne vers la zone où l'équipe internationale sont logés. Chacun dispose de son tukul. Il me semble avoir lu que ces maisons typiques de l’est de l’Afrique étaient plutôt rondes. Les nôtres sont carrées. Peu importe, il y a tout ce dont on pourrait espérer, c’est-à-dire avant tout un lit entouré d’une moustiquaire. Je dispose même d’une petite table, ainsi que d’une étagère.

Jusqu’à présent, tout ce que j’ai pu observer est au-delà de mes espérances. La visite continue et je me rends rapidement compte que le terme « paradis », en comparaison des villages qui nous entourent et que j’ai rapidement eu l’occasion d’observer de près lors du trajet en voiture jusqu’ici, pourrait bien être justifié. Non pas que le luxe et la volupté soient au rendez-vous, mais tout du moins les besoins premiers sont remplis. Ceci est d’autant moins certain pour les communautés avoisinantes, et c’est d’ailleurs bien dans cette volonté de promulguer des soins de qualité et dignes que MSF est présent ici depuis plus d’une décennie désormais.

Chez nous

Ce projet étant depuis plusieurs années implanté ici, divers lieux de vie ont été aménagés afin de faire de ce travail humanitaire une expérience de vie et de partage. Un « living tukul » aménagé avec des fauteuils, une salle à manger équipée de réfrigérateurs, et des douches avec eau courante suffisent à me projeter dans les six prochains mois sans trop de craintes quant à mon confort.

Du côté sanitaire, certes l’eau est froide et le terme latrines est davantage approprié pour nos toilettes, mais mon imaginaire s’attendait davantage à des sauts en guise de douche et l’eau est potable absolument partout. Rien que ceci fait rapidement occulter le léger inconfort d’une douche froide, et encore à cet instant précis je serais ravi de m’y précipiter tant la chaleur est pesante.

Cette eau potable est d’ailleurs accessible aux habitants des alentours directement à proximité de l’entrée de notre projet. Un premier élément tangible de soutien à cette population dont l’accès aux besoins de base est pour le moins peu aisé.

Une poignée de dollars

Mes premiers pas dans mes nouvelles fonctions se font de concert avec mon prédécesseur, ici pour quelques jours encore.

Tout en restant passif dans la discussion, j’observe avec passablement d’interrogations un échange d’arguments avec plusieurs collègues préposés à la gestion des commandes, à propos d’un fournisseur de chèvres destinées aux repas pour les patients de l’hôpital. Il semblerait qu’un commerçait ait décidé d’augmenter ses prix d’une petite poignée de dollars.

Le montant est si insignifiant qu’il m’est impossible au premier abord de trouver cette discussion à la limite du risible. Sommes-nous à ce point-là strict sur le budget pour négocier aussi durement nos contrats ? Ne serait-il pas plus judicieux de s’attarder sur d’autres éléments de notre mission commune ici ?

La première leçon

Première leçon que je comprends rapidement ; si les arguments semblent tourner autour d’une poignée de dollars, ce n’est pas de cela dont nous parlons en réalité.

Cette poignée de dollars, quand bien même elle pourrait être bénéfique pour un fournisseur en particulier, constituerait une probable distorsion du marché local, avec des hausses de prix somme toute gérables pour une ONG comme la nôtre. Mais si ce changement soudain se répercute sur le tout un chacun et sur quelques kilomètres à la ronde, qu’en est-il alors de la charte de MSF qui met l’accent sur le secours aux populations, de manière indépendante mais également impartiale et neutre ?

Serions-nous vraiment neutres si, par l’exploitation de notre hôpital, nous serions, même de manière involontaire, les déclencheurs d’une augmentation sur les prix des biens de consommation des habitants de la région ?

Le travail de MSF ressemble sensiblement à celui d’un funambule. Savoir rester calme même lorsque le stress est (omni)présent. Comprendre l’influence, et parfois les conséquences d’un mouvement, aussi minime soit-il. Garder une trajectoire, un objectif tout en étant contraint de faire preuve de patience, quitte à parfois même s’arrêter ou reculer durant un instant.

Les réels garants de la réussite

Les membres du personnel international sont ici pour des périodes allant de quelques semaines à plusieurs mois. C’est long et à la fois très court. Long pour les proches qui nous attendent dans nos « chez-nous » respectifs. Long pour nous également sur le terrain.

Mais nous ne sommes que des passagers d’une vie pour les habitants de cette région qui s’inscrit en années, en décennies. D’ailleurs la majorité de l'équipe de MSF est constituée d’habitants de cette région. Ce sont eux les réels garants de la réussite de ce projet sur la durée. Les travailleurs humanitaires internationaux comme moi ne seront que de très courtes parenthèses. Nous partirons, chacun notre tour. Eux resteront.

Et c’est pour cette raison que les membres internationaux de l'équipe ne devons jamais oublier les impacts – positifs comme négatifs - que nous pouvons avoir sur la communauté. Nous travaillons pour eux, et non l’inverse. Cet exemple aussi trivial que cette poignée de dollars pour acquérir quelques chèvres a résumé dès mon premier jour au sein de ce projet une partie de la complexité que le secteur humanitaire recèle. Mais c’est finalement avant tout pour ceci que j’ai décidé il y a quelques mois désormais de m’engager auprès de MSF.

Mon premier jour de terrain se termine. J’ai la chance d’arriver un vendredi. Il est désormais temps de faire davantage connaissance avec les autres agokiens !