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…Et le retour d’un autre.

Après plusieurs semaines très occupées, après avoir vu douleur, deuil, mort, désespoir, j’ai enfin assisté à un évènement heureux : le retour d’un enfant qui se mourrait…

Après plusieurs semaines très occupées, après avoir vu douleur, deuil, mort, désespoir, j’ai enfin assisté à un évènement heureux : le retour d’un enfant qui se mourrait…

Alfred*, 6 mois, a été admis hier pour Paludisme forme grave – neurologique (PFGN), une infection des voies respiratoires supérieures et une ablation de la luette.

Ablation de la luette? « Qu’est-ce c’est? », me direz-vous. Selon l’explication qui m’a été donnée par les infirmiers de l’hôpital, il s’agit d’un traitement de médecine traditionnelle. Vous vous doutez certainement que dans ce pays africain, il existe beaucoup de médecine traditionnelle. La majorité de la population doute des bienfaits de la médecine moderne provenant de l’ouest et de l’Europe. Comme je l’ai expliqué précédemment, ils viennent souvent très tard après qu’une maladie ne ce soit déclarée – nous ne sommes qu’un dernier recours. Dans le cas d’une ablation de la luette, un enfant souffre d’une infection respiratoire et les parents et pratiquants traditionnels blâment cette maladie sur la luette, ce petit morceau de chair suspendu au palais, au fond de notre gorge. Afin de guérir l’enfant, le pratiquant traditionnel procède à l’ablation de la luette en utilisant le premier instrument tranchant qu’il trouve – couteau, pièce de métal coupante, etc. Souvent, ces outils ne sont pas propres, ni stérilisés. L’enfant se retrouve donc avec une infection des voies respiratoires et une infection causée par un instrument sale. C’est habituellement à ce moment que les parents viennent nous voir, voyant que l’enfant souffre toujours et ne guérit pas.

Dans le cas d’Alfred, la fièvre était un symptôme d’une combinaison souvent fatale – le paludisme, une infection respiratoire et l’infection d’une plaie. De plus, son corps répondait au paludisme en faisant des convulsions à répétition. Nous avons débuté un traitement comprenant antibiotiques, antipaludique, analgésique, oxygène et anti-convulsant. Alfred était stable et semblait répondre favorablement au traitement médical.

Ce matin-là, j’étais d’abord à l’hôpital pour effectuer notre décompte à la pharmacie. Nous faisons ceci à toutes les deux semaines afin de vérifier la consommation de médicaments et de matériel médical à l’hôpital. Puisque rien n’est électronique, nous devons manuellement compter chaque item.

Notre tâche terminée, je m’en retourne à la maison puisque c’était dimanche et techniquement, notre jour de repos. En passant devant de l’urgence, je m’arrête afin de m’assurer que tout va bien. Je trouve papa David, le secouriste du jour, au chevet d’Alfred, l’air accablé. Je lui demande ce qui se passe et il m’explique qu’Alfred a une saturation en oxygène basse et semble en détresse respiratoire parce qu’il est encombré de mucus. Je regarde brièvement Alfred et le voit en train de convulser, ses respirations erratiques, les yeux vides.

Mon sang a fait un tour et l’adrénaline a pris le dessus.

J’ai rapidement déposé mon sac et mis des gants en tonnant à David – « Apporte-moi la succion portative maintenant et trouve-moi un infirmier! » Quelques minutes plus tard, Thomas, Jean et Wilfred arrivent en trombe! Je dis à l’un de me préparer du Diazépam IV, à l’autre d’appeler Dr. Maurice et au troisième de m’aider avec la succion. Pendant ce temps, David installe l’oxymètre sur l’orteil d’Alfred – Saturation à 90%, pouls à 156! La fréquence respiratoire aussi est en hausse à 46. Nous devons agir vite et l’équipe le sent…Elle s’active rapidement!

Ici, la succion n’est pas accrochée au mur comme dans nos hôpitaux canadiens – c’est une pédale attachée à un tube, qui lui est attaché à une bouteille sous vide. Un deuxième tube, celui qui servira à la succion est également attaché à la bouteille. David commence à pousser du pied la pédale afin de créer le vide qui nous servira pour aspirer le mucus d’Alfred. Mais ses sécrétions sont tellement épaisses que nous sommes incapables de les aspirer. Je dis à David de demander au superviseur de garde d’aller chercher notre appareil à succion à batterie du bloc opératoire – l’urgence de la situation me semble justifier ma requête! Il part.

En attendant, le Diazépam IV se fait injecter dans le cathéter existant. Mais la convulsion ne diminue pas – la bouche de Alfred est tellement contractée que j’ai de la difficulté à l’ouvrir mais je ne veux pas pousser trop fort – il ne faut pas lui fracturer la mâchoire! Je demande un Guedel – canule oropharyngée (orale) courte qui peut maintenir une voie respiratoire en cas d’urgence – et le ballon masque (Ambu) – sac qui nous permet d’oxygéner un patient s’il ne respire pas. Nous tentons d’insérer la canule mais sans succès. Nous drainons les sécrétions avec une compresse propre. La saturation descend à 85-88%. Normalement, nous devons la garder au-dessus de 95%...Ça ne va pas bien…De plus, le masque est trop grand – je m’impatiente… « David, apporte-moi un masque pour enfant, vite, vite! »

Tout arrive en même temps : le masque pour l’Ambu, la succion à batterie, Dr. Maurice. Et tout déboule maintenant…Dr. Maurice insère le Guedel, la succion à batterie se met en marche et j’aspire le plus de sécrétions possible pendant que Jean installe le bon masque sur l’Ambu. Après avoir retiré une bonne quantité de mucus, avec un taux d’oxygénation de 80%, je prends l’Ambu et commence à oxygéner Alfred. Tout le monde est en attente…80%, 80%, 82%, 85%, 88%, 92% 96% et finalement, 100%! On respire un peu!

On alterne promptement entre la succion et l’oxygénation. Les respirations ralentissent un peu, la fréquence cardiaque se calme et le taux d’oxygénation demeure autour de 95-97%. Les convulsions ont finalement cessées. Nous avons travaillé pendant 45 minutes! Et on réalise également que nous avons perdu notre cathéter – avec toute la manipulation autour des voies respiratoires, le cathéter situé au-dessus de l’oreille en a pris un coup.

Un autre cathéter est introduit dans une veine du bras et un soluté est commencé. Alfred respire plus calmement. Ses signes vitaux se stabilisent.

Je demeure aux urgences pendant la prochaine heure – je veux être certaine qu’Alfred continue de bien respirer. Après un certain temps, Jean et David viennent me voir et me disent : « Tu as sauvé cet enfant. Merci! » Je leur souris et répond « Non, nous avons sauvé Alfred. Ensemble, en équipe… » Ils me sourient et hochent de la tête…

Une semaine plus tard, je peux vous dire qu’Alfred va bien. Il a pris du mieux et a quitté l’hôpital en compagnie de ses parents.

Merci de continuer de me lire.

Janique

*Les noms utilisés dans ce texte ont été changés afin de protéger l’anonymat des patients et intervenants.