Groupe de champs
Us et coutumes…et sorcellerie! ( 2ième partie)

Que penser de toute cette question de la sorcellerie? Chose certaine, on ne peut pas passer à côté : c’est omniprésent dans le mode de pensée et d’explication du monde des gens d’ici. Veut, veut pas, tu dois « dealer » avec ça.

Entrevue familiale, la semaine d’après. Tout le monde y était, ou presque : le père, la mère, les trois sœurs, le frère, le beau-frère, et Julien, bien sûr.  Beaucoup d’émotions et de colère dans cette rencontre : le père en crisss que son fils ait voulu le tuer et surtout, qu’il l’ait accusé devant tout le village d’être un sorcier; le fils accusant le père de lui avoir jeté un sort et lui reprochant de ne pas prendre sa responsabilité de père de le soigner; la mère pleurant devant ce conflit qui n’en finit plus de finir; le frère se plaignant lui aussi de la tyrannie du père; les sœurs pleurant en silence. Cette première partie de l’entrevue se terminera en recadrant que, malgré la colère légitime du père et la souffrance tangible du fils, la famille s’est enfin retrouvée après plusieurs années pour tenter de trouver une solution à ce conflit. Et solution il faudra trouver : le nœud du problème résidant, selon le père, dans cette accusation qu’il a ensorcelé son fils, pour le rendre impuissant, afin de le punir de sa désobéissance de s’être marié sans son consentement. Entracte du troisième acte.

Car il aura fallu ajourner l’entrevue pour la reprendre en après-midi, après une heure et demie de « purge émotionnelle ». On reprend donc. Les esprits sont plus calmes, on peut enfin discuter d’une solution au problème. Le père propose d’aller voir un « féticheur » qui lui, tranchera si oui ou non, il est un sorcier. Le fils est d’accord pour faire cette démarche avec son père, même s’il est toujours convaincu de son point de vue. (NDLR : Une petite explication s’impose.  Il est de la responsabilité du père de voir au bien-être des membres de la famille; dans sa colère contre son fils pour lui avoir désobéi, le père a pu proférer des paroles dures envers lui; mais sans le savoir, quelqu’un a pu s’emparer de ses paroles et les transformer en mauvais sort envers le fils. C’est la version du père. Seul un « féticheur » pourra corroborer cette version, ou au contraire,  déclarer que le père est vraiment un sorcier. S’il s’avère que le père n’est pas un sorcier, il s’engage à prendre la responsabilité de s’occuper de son fils et le conflit est terminé. S’il s’avère que le père est déclaré sorcier, alors, on est encore dans l’impasse) . Nouveau problème à l’horizon : qui va payer pour aller voir le « féticheur »? ( car évidemment, ce n’est pas couvert par l’Assurance-maladie…) Le père veut que les frais soient payés par lui et le fils; Julien refuse obstinément, prétendant que c’est de la responsabilité exclusive du père. C’est la mère qui dénouera finalement l’impasse, en s’engageant à payer la part du fils à même ses économies et la vente de quelque récolte. Ne reste plus qu’à recueillir les sommes en question, obtenir la permission du chef de groupement pour rencontrer le féticheur, tout cela prendra un certain temps, mais c’est la solution sur laquelle tous s’entendent. Fin du troisième acte.

Cela vous donne une petite idée de mon travail. Les deux premiers actes, nous avons eu des discussions de cas  en équipe, pour aider le conseiller à faire face à cette crise et envisager d’autres hypothèses sur les causes du problème du jeune homme. J’ai co-intervenu avec le conseiller dans les entrevues familiales, car là, il se sentait vraiment dépassé.

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Que penser de toute cette question de la sorcellerie? Chose certaine, on ne peut pas passer à côté : c’est omniprésent dans le mode de pensée et d’explication du monde des gens d’ici. Veut, veut pas, tu dois « dealer » avec ça. Je ne peux m’empêcher également de croire qu’il y a beaucoup d’exploitation là-dedans, car les « féticheurs » gagnent assez bien leur vie, merci… Et surtout, ce que je crains, c’est qu’on ne réussisse pas à amener la recherche de solution à l’extérieur de ce paradigme : si  ce n’est pas le père le sorcier, ce sera quelqu’un d’autre…  et passer à côté du véritable conflit père-fils présent dans cette situation. Mais on verra bien. On n’a pas le choix, il faut accompagner les gens où ils se trouvent, sinon on les perd.   Au mieux, père et fils seront réconciliés, et le véritable problème abordé,  et qui sait, ça aidera notre Julien à retrouver ses « esprits » !!!