Groupe de champs
Un après-midi avec Maman F.

Petit aperçu du case-load de ce petit bout de femme extraordinaire!

Maman F. L’une des conseillères de l’équipe; 25 ans, célibataire, - une situation rare par ici - et une perle d’intervenante! J’ai passé l’après-midi avec elle, à l’accompagner dans ses consultations, à un village situé à une heure de Shamwana.

Petit aperçu du case-load de ce petit bout de femme extraordinaire!

On s’arrête d’abord chez maman M., une femme vieillissante. Durant la guerre, elle a été forçée de s’enrôler dans les milices Mai-Mai; et elle n’a pas eu le choix : c’était ça ou la mort. Elle s’est vue confier un rôle bien particulier : c’est à elle qu’incombait le rôle de prodiguer les incantations et faire les gri-gris censés protéger les guerriers des blessures et de la mort. Elle était, en quelque sorte, la « féticheur » des Mai-Mai du village. Car il faut savoir que ces guerriers étaient réputés être invincibles et ne jamais censés être tués. Quand cela arrivait ( forcément!), le chef des Mai-Mai accusait quelqu’un de la famille de la victime de lui avoir jeté un sort;  le coupable était désigné par un « féticheur » local, puis on procédait à l’exécution sommaire du bouc émissaire. L’horreur. A cause des hostilités entre l’armée et les Mai-Mai, Maman M. a dû fuir en brousse, pour échapper aux soldats. Elle s’est rendue jusqu’à Dubié, où elle a été finalement capturée et torturée par les militaires. Aujourd’hui, elle souffre de flash-backs  suite aux sévices vécus, mais surtout, elle se sent ostracisée par le village à cause de sa participation active aux milices Mai-Mai. La conseillère dans tout ça fait un travail de support et d’écoute, afin de diminuer les flash-backs, et surtout de conseil pour l’aider à se réinsérer dans la communauté, par le développement de son réseau d’amis et la participation à l’église des Témoins de Jéhovah ( eh oui!), réseau social qui la supporte, ne la juge pas et croit sa version des faits concernant sa participation forcée dans la milice.

Nous passons ensuite chez un autre client, qui malheureusement, n’est pas à la maison, étant parti cultiver son champ. F. raconte : il s’agit d’ un jeune homme qui lui, s’est engagé de son plein gré chez les Mai-Mai. En fait, il était le commandant des milices du village; avec son autre frère, il était celui qui exécutait les gens et qui, selon les pratiques Mai-Mai, tranchait ici un bras, là une jambe ou tout autre organe , pour l’amener en trophée à Gédéon, leur grand chef, dans son fief de Kabala. C’est lui qui a assassiné la femme du chef du village de Shamwana, celui-là même qui prend la vedette dans le vidéo « Shamwana in 2006 » qu’on peut retrouver sur YouTube. Pas tout à fait un enfant de chœur… Aujourd’hui, il vit dans le village, mais se sent mis au ban de la communauté.  A la conseillère, il raconte ouvertement les innombrables horreurs qu’il a perpétrées; il exprime honte et culpabilité, mais ne veut absolument pas se joindre à quelqu’activité que ce soit dans le village, même aller se faire soigner au Centre de Santé. Un long et patient travail d’écoute et de support à l’horizon.

Circulant dans les rues du village, une femme nous salue avec enthousiasme, nous invitant à sa parcelle. Il s’agit d’une ancienne patiente tenant particulièrement à nous parler. Cette dame, plus très jeune, mais aujourd’hui tout sourire, se confond en remerciement envers  F. Il y a de quoi. Pendant la guerre, elle a été violée par les militaires  sur la place publique du village En plus d’être victime de violence sexuelle, le viol constitue ici une forme de torture abominable, car il  est frappé du sceau de la réprobation sociale : une femme violée est  souillée, souvent mise au ban de la société et indigne de se marier. La conseillère, en quelques mois de patient travail, l’a soutenue et encouragée dans ses efforts de réintégration dans la communauté, malgré l’ostracisme social pesant sur les victimes de viol. Aujourd’hui, cette femme est acceptée de tous et ne ressent plus l’ostracisme social qui pesait sur elle. Du très beau travail!

Nous terminerons notre tournée de consultations par une dernière patiente, elle aussi ayant été violée par les militaires durant la guerre; même problématique, même patient travail. La jeune femme a même trouvé à convoler en justes noces il y a deux mois, avec un homme qui l’accepte et ne la juge pas! Un tour de force, quand on y pense.

Dans le véhicule MSF, sur le chemin du retour, la conseillère tombait de fatigue; elle parvenait parfois à fermer les yeux pour se reposer quelques secondes, malgré la route chaotique. Et ces usagers rencontrés avec elle cet après-midi, ce n’était qu’une partie des gens qu’elle a vus dans sa journée. Bon travail, Maman F., excellent travail…

Vous ai-je confié qu’elle était la meilleure conseillère de l’équipe? Une perle, je vous dis!