Groupe de champs
Jours de deuil, part. 3

Daddy est sûrement rendue à bon port.

11 :00

La chorale est interrompue par une clameur qui s’élève soudain dans l’air de plus en plus chaud de la matinée qui s’achève : il est temps de transporter la morte au cimetière. En un instant, la foule jusque là dispersée, se rassemble sous le vaste abri de bâches, criant et pleurant. On installe Daddy sur une chaise longue et les gens s’approchent d’elle pour lui faire leur dernier adieu. Puis, après quelques minutes, ça y est : Daddy , recouverte définitivement de son linceul blanc et transportée sur un brancard, prend la tête du cortège. Je me joins à cette foule dans une longue procession de plus d’un kilomètre à l’extérieur du village, en direction de Kabusonji. L’atmosphère s’est complètement transformée : le lourd silence du recueillement est maintenant remplacé par une explosion de cris, de pleurs et de lamentations lancinantes. Nous avançons ainsi lentement, dans cette atmosphère dantesque, en direction du cimetière, sous un soleil de plomb de plus en plus lourd.

Difficile de distinguer l’emplacement du cimetière, dans la savane campagnarde qui nous entoure : pas de croix, pas de clôture, ni de signe distinctif particulier, si ce n’est ces quelques monticules de terre desséchée indiquant la présence des tombes. La foule finit par atteindre le cimetière; la communauté de la défunte entre vers le lieu de la sépulture, pendant que le reste de la foule attend sur le bord de la route. Je m’accroche à  la communauté pour assister à la suite du rite funéraire.  On me demandera d’ôter mes chaussures pour pouvoir assister à la cérémonie.

Les membres de  la communauté, chantant et psalmodiant, forment un cercle compact autour du lieu du dernier repos de Daddy; elle gît là, au côté de sa tombe béante, pendant qu’un prêtre officie un rite chrétien assez traditionnel, jusqu’au moment où un autre officiant, entrant dans une espèce de transe, saute dans le fond de la fosse, en professant, pendant de nombreuses minutes, des incantations endiablées.

Je n’assisterai pas à la mise en terre de la morte, ni à la fin du rite funéraire,  le soleil de plomb devenant de plus en plus insupportable et devant revenir à la base. Mais entourée comme elle l’a été durant ses dernières heures, Daddy est sûrement rendue à bon port.

Que Dieu ait son âme!