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Ça a été une joie et un privilège de travailler ici et de voir l’endroit se développer pour essayer de répondre aux besoins de la région. Je ne sais pas quand ni même si je reviendrai, mais j’imagine que les chirurgiens de MSF auront encore leur place ici un bon moment.

Mardi, 8 h.

Il fait un peu trop chaud à mon goût ce matin, mais je suis quand même de bonne humeur. Ma matinée a commencé un peu après 5 heures : un patient est arrivé aux urgences avec une blessure par balle au flanc droit. Au bloc, nous avons découvert que la balle n’avait touché ni le côlon, ni les reins, mais avait bifurqué vers le haut, traversant le lobe droit de son foie et son diaphragme pour arrêter sa course à droite de sa poitrine. Le foie est maintenu en place par des tissus qui ne contiennent aucun vaisseau sanguin. Si on incise ces tissus, on peut « mobiliser » le foie et le sortir pour l’examiner de plus près sous différents angles. Il avait une déchirure de 15 cm de long pour 2 cm de profondeur qui ne nécessitait que quelques points pour suturer des vaisseaux de taille moyenne en surface. Ensuite, nous n’avions qu’à recoudre le trou dans le diaphragme, poser un drain thoracique à droite et un autre drain dans la blessure de son foie, qui ne saignait plus, mais risquait de perdre de la bile dans les jours suivants. Le temps que l’équipe du matin arrive à 7 heures, nous avions fini de le recoudre. Aux États-Unis, il y a une vieille pub télé pour l’armée qui se termine sur l’image d’un soldat tout sourire après avoir sauté en parachute à l’aube, avec le slogan « Nous en faisons plus avant le petit déjeuner que la plupart des gens dans la journée ». C’est exactement ce que je ressens ce matin.

C’est ma dernière matinée à Bangui. Je rentre chez moi plus tard dans la journée. Hier soir, j’ai relu mes billets de blog et mon journal, et franchement, je les trouve assez déprimants. Ils sont tous plutôt sombres, et ne parlent que de violence et de blessures, et à peu près jamais de ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue. La situation en République centrafricaine est désespérée, mais malgré tout, le pays bouillonne de vie et d’espoir. Je vais donc conclure ce blog en vous parlant de deux patients que nous avons traités ici, mais pour une histoire sans violence ni blessures.

La semaine où j’étais à Carnot, une femme enceinte proche de son terme est arrivée à l’hôpital avec des douleurs abdominales aiguës. L’échographie a révélé ce qui semblait être un bébé normal, parfaitement développé et prêt à naître, à une exception près : il ne se trouvait pas dans l’utérus, mais dans la cavité abdominale. Il s’agissait donc d’une grossesse extra-utérine abdominale avancée, un cas extrêmement rare. Cela arrive lorsqu’un ovule fertilisé s’implante hors de l’utérus et continue à se développer. Cela peut commencer comme une grossesse extra-utérine tubaire. La trompe de Fallope se rompt, et le fœtus se retrouve dans la cavité abdominale. Contrairement à l’utérus, celle-ci constitue un environnement hostile, défavorable au développement du fœtus. Mais parfois, contre toute attente, la vie est la plus forte. L’équipe du bloc m’a raconté que l’opération avait été remarquable, mais loin d’être simple, car l’importante quantité de sang qui s’écoule normalement de l’utérus gonflé et distendu provenait de multiples veines et artères anormalement dilatées et collées à d’autres organes ainsi qu’à la paroi de la cavité abdominale, qui ont toutes dû être incisées et divisées. Je n’ai pas assisté à l’opération, mais j’ai pu voir la mère et son bébé la semaine suivante, juste avant qu’ils ne rentrent chez eux. Ils resplendissaient de bonheur et de santé.

MSF a ouvert cet hôpital il y a 4 semaines seulement, et près de 400 opérations y ont déjà été pratiquées. On m’a dit que la semaine prochaine, on allait ouvrir un service de médecine générale, et qu’il y aurait probablement un bloc opératoire dédié à la gynécologie. L’équipe actuelle est constituée d’une vingtaine d’expats venus d’Europe, des États-Unis et d’autres pays africains, mais la majeure partie (j’aurais dû demander le chiffre exact aux ressources humaines avant d’écrire cela, mais j’ai oublié… je dirais environ 200 personnes) est centrafricaine. Comme dans tous les hôpitaux, il y a bien sûr les médecins et les infirmiers qui soignent les patients, mais tout le monde contribue à leur bien-être, depuis les pharmaciens et les kinésithérapeutes qui leur prodiguent des soins aux équipes logistiques et administratives qui font tourner l’établissement, en passant par les brancardiers, les ambulanciers et les personnes qui lavent le sol. Ça a été une joie et un privilège de travailler ici et de voir l’endroit se développer pour essayer de répondre aux besoins de la région. Je ne sais pas quand ni même si je reviendrai, mais j’imagine que les chirurgiens de MSF auront encore leur place ici un bon moment.

Je vais remplir mes papiers de fin de mission à la base 1 de Bangui tout de suite après le déjeuner, mon avion décolle à 17 heures. J’ai une escale au Cameroun, une autre à Paris, et mercredi soir, environ 24 heures après mon départ, je descendrai d’un avion à New York, avant d’enchaîner avec un débriefing jeudi matin. Merci d’avoir lu mes billets, et merci de garder la République centrafricaine à l’esprit.